Equilibre Stratégique Européen [Analyse, Géoplitique, UE, Note de Synhtèse]

Publié le par Pauline Prodhome

En mai 1950, le discours Schuman lançait le projet européen après une succession de trois guerres franco-allemandes, dont deux ont dégénérées en conflits mondiaux. Ainsi, la construction européenne a donc été élaborée dans une volonté de réconciliation franco-allemande qui permettrait de garantir la paix en Europe et dans le Monde. Pourtant, le contexte de guerre froide qui s’est mis en place ainsi que la division de l’Allemagne a fait perdre une grande part de la puissance mondiale de l’Europe. Le « vieux continent » s’est alors retrouvé marginalisé par l’affrontement des deux grandes puissances et les différentes aspirations géopolitiques ont été occultées par le contexte international. Ainsi, peut-on voir la Guerre froide comme un facteur de paix ou, au moins, d’affaiblissement des tensions géopolitiques propres. Après 1991, les conflits diplomatiques, mais aussi armés, ont très vite repris alors que les ambitions et les appuis de l’Union Européenne n’ont pas évoluées malgré les crises qu’elle a dû affronter.

Avec la adhésion de dix nouveaux membres en mai 2004 et la sortie complète de ses frontières en intégrant de nouveaux particularismes géopolitiques, la question de savoir si il est possible d’établir l’équilibre mondial à partir d’une Europe Unie est plus que jamais d’actualité. On peut ainsi se demander si l’Europe s’est construite sur un mythe dangereux ou si elle a réellement une vocation géopolitique à pacifier les rapports entre les grandes puissances européennes et mondiales.

Dans cette optique nous confronterons quatre textes d’époques et d’auteurs différents, qui mettent en perspectives des opinions différentes a ce sujet. Deux d’entre eux, l’un extrait de Les Empires et la puissance du général allemand Jordis Von Lohausen (1985) traitant des différents espaces européens et l’autre synthétisant la thèse de l’ouvrage de l’homme politique français Jacques Bainville Histoire de deux peuples continuée jusqu’à Hitler (1933), se complètent sur le sujet de l’organisation de l’espace européen autour de la France et de l’Allemagne, tandis que les deux autres, l’un extrait de l’ouvrage Le nouveau désordre mondial, réflexions d’un Européen (2003) écrit à chaud après les attentats du 11 septembre 2001 par l’auteur d’origine bulgare Tzvetan Todorov et l’autre où le journaliste français Paul Marie de la Gorce évoque Le mythe de la politique étrangère et de sécurité commune (2004), s’opposent  au sujet de l’organisation d’un équilibre mondial à partir d’une Europe unie.




Une éventuelle union des deux puissances européennes que sont la France et l’Allemagne permet-elle se mettre en place un équilibre des puissances sur le continent européen ? Nous tenterons de répondre à cette question en étudiant les différents espaces du continent européen, mais aussi les différentes façons d’organiser le continent eurasiatique à partir des deux visions géopolitiques différentes de la France et de l’Allemagne, pour enfin conclure sur les risques que comportent la création d’une Europe dominée par l’Allemagne.


La France et l’Allemagne déjà représentent deux espaces Européens bien distincts comme l’explique Jordis von Lohausen dans Les empires et la puissance. Ainsi, les deux pays ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre malgré les conflits qui les opposent puisque « Sans l’Allemagne, la France est incomplète et inversement ». La France de son côté est située « au centre de l’occident » et représente un territoire fermé sur les quatre cinquièmes de ses frontières. La France est la plaque tournante entre les différents pays Européens et est « une figure réduite de l’Europe » à tel point que « celui qui possédait la France possédait toute l’Europe ». Du point de vue français enfin, l’Allemagne est vue comme une périphérie orientale à l’Europe et donc comme une frontière de « l’espace noyau européen ». Ainsi, la France a longtemps représenté l’Europe, et ce jusqu’au XX° siècle et la déseuropéanisation de l’Occident. Au contraire, l’Allemagne se caractérise par son espace ouvert qui représente le passage entre l’Occident et l’Orient. Elle est composée de trois communautés d’espaces, tout comme le continent européen qui se divise entre l’atlantique, l’eurasiatique et l’eurafricaine, qui sont le Rhin, le Danube et la Baltique. L’Allemagne est donc située en périphérie de l’Europe occidentale comme de l’Europe centrale, ce qui fait d’elle un pays caractéristique et périphérique à l’Europe occidentale.

D’autre part, les deux pays ont deux visions géopolitiques et opposées de l’Europe comme nous l’explique Jacques Bainville dans son Histoire de deux peuples continuée jusqu’à Hitler. Ainsi, la France est dominée par une volonté d’équilibre européen du fait qu’elle ne soit ni une puissance maritime comme l’Angleterre ni une puissance continentale comme l’Allemagne. Le fait que ses frontières soient équitablement formées par la mer et par la terre l’a amené à toujours lutter contre l’hégémonie de l’une de ces deux puissances. Ainsi, depuis le pouvoir capétien en passant par Richelieu, la France « fit en sorte de ne recourir aux armes qu’après avoir épuisé les ressources de la diplomatie » dans le but de préserver l’équilibre européen en tenant à distance les volontés impérialistes allemandes. Cette politique trouva son aboutissement lors du traité de Westphalie qui fut « le modèle de toute paix sérieuse et durable avec les pays germanistes » dans le fait qu’il imposa un morcellement territorial et politique à l’Allemagne. Cette ambition française de réduire la puissance allemande ne se comprend que si on réalise le danger de la puissance Allemagne qui se nourrit de guerres et d’un impérialisme exacerbé. En effet, l’Allemagne engendrée par la Prusse se servit de la guerre comme d’une « industrie nationale » pour réaliser ses prétentions hégémoniques. Cette tension à dominer l’Europe par les armes aboutit en 1914 à la première guerre mondiale et à la destruction de l’ordre européen imposée par le traité de Westphalie puisqu’il semble clair que le retour de la puissance politique allemande mène forcément à la guerre et au déséquilibre européen.

Enfin, face à ces principales différences entre la France et l’Allemagne, on peut aisément comprendre les risques actuels d’une Europe dominée par l’Allemagne. Déjà, en reprenant la pensée de Jordis von Lohausen, on comprend aisément que prendre l’Allemagne comme centre de l’Europe reviendrait à faire sortir l’Europe de ses frontières et à l’étendre jusqu’au Sahara, à la Turquie entière, à une partie de la Syrie et à la moitié de la Russie. On peut affirmer que ce déplacement du centre européen s’est déjà en partie réalisé avec l’entrée des dix nouveaux membres de l’Est dans l’Union Européenne. Cela a eu pour conséquence la perte de cohérence des frontières européennes et la sortie de l’Union de ses frontières Européennes. Avec cette vision d’élargissement et non plus de réunification européenne, l’Allemagne voit son espace dominer sur la France qui devient une frontière occidentale de l’Europe. Pourtant, le risque le plus significatif n’est pas celui-ci mais bien la reprise de l’impérialisme allemand au sein d’une Europe unie. Cette tentation est largement plus à craindre que l’incohérence des frontières européennes qui s’est mise en place, car elle signifierait la fin de l’équilibre européen français et la reprise des conflits sur le continent, surtout dans le cadre d’une Europe armée qui redonnerait à l’Allemagne toute sa puissance militaire. Avec l’Europe, il semble donc que les Etats ont oublié une nouvelle fois que « le repos, la sécurité, la civilisation étaient incompatibles avec l’existence d’une grande Allemagne unie » et on peut donc craindre la prise de puissance de l’Allemagne en Europe depuis les années 70 et surtout avec sa réunification. L’ouverture de l’Europe à l’Est qui fait d’elle le nouveau centre de l’Europe renforce encore cette position hégémonique et éloigne l’éventuelle action française pour un équilibre européen.


L’Europe dans sa forme actuelle est donc relativement dangereuse pour les Etats européens et semble aller à l’encontre de la volonté d’équilibre et de paix en Europe. Si, au niveau du continent, l’Europe ne semble pas réaliser ses aspirations, peut-être en est t’il différent au niveau mondial. Ainsi, il faut se demander si la création d’une Europe unie avec une politique étrangère commune réalise réellement la volonté de la création d’un équilibre mondial multipolaire en étudiant les arguments qui valident cette thèse puis qui la réfutent, avant de faire le bilan de ces deux conceptions antagonistes.


D’un côté, Tzvertan Torodov dans Le nouveau désordre mondial exprime la nécessité de créer une politique de défense commune européenne pour se détacher de l’hégémonie américaine. Selon lui, la position actuelle de certains pays européens tels que la France ou l’Allemagne vis-à-vis des Etats-Unis est totalement incohérente dans le fait qu’ils critiquent la politique interventionniste américaine alors que leur sécurité, depuis la guerre froide, dépend de cette même puissance. La réaction des pays de l’Est Européen lors de la guerre en Irak semble alors plus réaliste puisque ceux-ci ont préféré renforcer leur attachement aux Etats-Unis plutôt que suivre la politique d’une Europe désarmée et inactive. Ainsi, pour l’auteur, il est indispensable que l’Union Européenne se dote d’une armée propre est indépendante capable de défendre ses intérêts autant que ses pays membres pour faire contrepoids aux Etats-Unis et se détacher de leur suprématie pour créer un ordre mondial multipolaire. Tzvertan Torodov expose même dans sa thèse l’organisation et les valeurs que la future armée européenne doit incarner. Elle doit ainsi représenter la « puissance tranquille » sans chercher à imiter ou a se mettre en opposition avec les Etats-Unis. Elle doit plutôt agir en coopération avec eux dans une optique de défense du territoire européen  ainsi que d’intervention dans le reste du monde « à la demande de gouvernements amis ou pour empêcher un génocide en cours ». Elle n’aura pas, à l’inverse des Etats-Unis, l’ambition de gérer les affaires du monde dans une optique impérialiste et se contentera de sa place de puissance régionale. L’auteur propose donc de quitter l’idéalisme du pacifisme pour aller vers un réalisme diplomatique qui prendrait en cause la guerre comme une constate des relations internationales.

De l’autre côté, Paul Marie de la Gorce exprime son désaccord sur une politique étrangère et de défense commune américaine qui, selon lui, mettrait définitivement l’Union Européenne dans une position vassale face aux Etats-Unis hyper puissants. Il évoque d’abord ce qu’il devrait être de la politique étrangère européenne si le traité de Maastricht était appliqué convenablement. Cela se traduit par une perte d’indépendance effective des Etats membres puisque qu’il y est prévu que « les Etats membres appuient activement et sans réserves la politique extérieure et de sécurité de l’Union… (et) s’abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l’Union ou susceptible de nuire à son efficacité en tant que force cohérente dans les relations internationales (et que) le conseil veille au respect de ses principes ». Cela a pour effet de réduire à son maximum les volontés de particularismes en matière de politique étrangère et restreint particulièrement la France dans sa volonté de prendre ses distances avec la domination américaine. En suivant ce principe, la France aurait dû s’engager en accord avec les autres pays européens dans le conflit en Irak et ainsi aller contre sa volonté d’entretenir de certains rapports privilégiés avec le Moyen Orient. Certes, le débat interne au traité entre fédéralisme et respect d’une certaine indépendance nationale limitent le pouvoir du conseil européen en matière de politique étrangère en provoquant une bataille de procédure entre vote à la majorité qualifiée ou a l’unanimité, mais le risque est bien présent d’un effacement de la politique indépendante française. Pourtant dans les faits le traité de Maastricht n’est pas appliqué, laissant à chaque pays le choix de sa politique extérieure, ce qui écarte le problème. L’actuel traité constitutionnel en revanche représente le risque d’intensification communautaire par la mise en place d’un ministre des affaires étrangères qui pourra demander à une prise de décision à l’unanimité au niveau de la politique étrangère européenne et « contrôlera les démarches des gouvernements avant même qu’une décision commune soit prise ». Dans le cas de la mise en place et de l’application stricte du traité, la majorité atlantiste des pays d’Europe de l’Est et du Nord se fera entendre et plongera d’autant plus l’Union européenne dans une position de vassalité face aux américain.

Face à ce débat, il est utile de déterminer quels sont les fondements de cette opposition entre les deux thèses pour y découvrir laquelle semble le mieux s’appliquer à la réalité. Les deux auteurs tout d’abord ne s’attachent pas aux mêmes arguments et n’ont pas la même vision des choses. Tzvertan Torodov évoque des positions abstraies et de principes, guidées par un certain idéalisme et par références essentiellement philosophiques avec la diplomatie armée de Machiavel par exemple, Paul Marie de la Gorce, quant à lui, s’appuie sur une analyse juridique des textes fondateurs de la politique commune européenne. Ensuite, alors que le premier auteur est d’origine bulgare et cherche donc à faire entrer son pays dans un complexe diplomatique armé qui le défendrait contre un hypothétique retour de l’impérialisme russe, le second s’attache particulièrement à la position de la France dans l’ordre des puissances et dans l’Union Européenne. Si il est clair que les pays de l’Est Européen regardent avec envie la protection américaine, ils n’ont pas la même tradition diplomatique que la France qui, après avoir longtemps dominé l’Europe et le monde, essaye de préserver, depuis l’œuvre du général De Gaulle, une certaine position française indépendante des puissances extérieures. Paul Marie de la Gorce fournit donc une vision à la fois plus objective et à la fois plus proche des ambitions françaises, ce qui peut nous permettre d’apporter plus de crédit a son argumentation. Ainsi, on comprend aisément la volonté de lutter contre une politique étrangère fédérale orientée vers les intérêts américains et rejeter ainsi le traité constitutionnel qui nous est proposé. Si l’union politique européenne est un beau rêve humaniste, il reste pourtant totalement idéaliste et ne peut s’appliquer ni à l’Europe actuelle ni au contexte diplomatique mondial.



On peut conclure cette note de synthèse en mettant en valeur l’impossibilité de l’Union Européenne à contribuer à créer un équilibre européen ou mondial. A l’inverse, une Europe unie dans les circonstances actuelles semble plutôt renforcer l’hégémonie mondiale américaine et s’appuyant sur une hégémonie européenne allemande.

Ce schéma est donc réellement dangereux par le fait qu’il va à l’encontre de l’aspiration géopolitique française et crée grand nombre de conflits. En effet, la puissance américaine, tout comme l’Allemagne fonde son impérialisme sur son armée. Ce facteur, doublé de l’imposition de son modèle économique propre, la pousse à intervenir massivement pour étendre son influence. Les actuelles tensions au Moyen-Orient ainsi qu’en Europe centrale mettent en valeur cette conviction et laissent craindre un avenir obscur dans les relations internationales.

L’Europe en France enfin est perçue de manière faussée, laissant croire à une souveraineté indépendante et apte à poursuivre les ambitions humanistes françaises. Il faut espérer que l’opinion publique comprendra le risque qu’elle incarne pour la rejeter avant que celle-ci ne soit totalement prise aux mains des deux puissances impérialistes. Une simple lecture du futur traité constitutionnel permettrait de rendre présente cette menace puisque l’article I. 41 alinéa 2 par exemple stipule clairement que « la politique de l’Union au sens du présent article […] respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique Nord pour certains Etats membres ». Sachant que la totalité des pays de l’actuelle Union Européenne sont membres de l’OTAN, cela montre que la politique commune européenne sera dirigée alors par les Etats-Unis. Pourtant, peu de personnes ont réellement lu le traité constitutionnel et les hommes d’Etat, majoritairement favorable au « oui », se gardent bien de mettre en valeur ces arguments et se contentent d’affirmer que la victoire du non serait une victoire de l’extrême droite. Cette référence aux frayeurs collectives totalement infondée est une manière d’instrumentaliser l’opinion publique en la détournant de ses intérêts et laisse présager le pire dans un avenir proche.


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