Impérialisme américain [Analyse, Géopolitique, Note de synthèse, USA]

Publié le par Pauline Prodhome

Guerre en Irak, soumission de l’Union Européenne à l’OTAN, troubles israélo-palestiniens… Que de sujets d’actualité nous ramènent au problème de l’impérialisme américain !

Cet impérialisme, beaucoup l’évoquent ou le critiquent sans réellement en connaître la teneur. En effet, si la tentative hégémonique américaine a des points communs avec la vague d’immigration européenne du XIX° siècle ou encore avec l’impérialisme allemand de Bismarck, elle s’en distingue tout de même sur un grand nombre d’aspects. C’est donc une nouvelle forme d’impérialisme qui se présente à nous et qu’il va falloir déchiffrer. Cela se fera en trois parties, d’abord par l’étude des fondements de l’impérialisme américain, puis par ses moyens modernes de mise en place et enfin par les rapports qu’il entretient avec « la vieille Europe ». Pour ce faire, nous avons cinq textes, d’auteurs et de périodes totalement différents, à notre disposition qu’il s’agira de confronter, voir d’opposer pour faire le tri entre le mythe, la justification et la réalité de cet impérialisme.

Le premier, datant de 1848, est extrait du fameux Manifeste du Parti communiste de Karl Marx, traite de la logique capitaliste et de sa mondialisation. Le second quant à lui a été rédigé par l’écrivain américain Herman Melville en 1850 dans La vareuse Blanche et met le doigt sur le projet impérialiste américain. Le troisième texte ensuite est un ensemble de citations du général De Gaulle au sujet des rapports entre Europe et Etats-Unis en 1963 réunies pas Alain Peyrefitte dans C’était De Gaulle, tome 2 (1963 – 1965). Le quatrième texte est la traduction d’un essai de Robert Kagan publié dans la revue commentaire, fondée par Raymond Aron en 1978, en automne 2002 et intitulée Puissance et Faiblesse où le conseiller du président George W. Bush exprime ses théories sur les causes de la discorde entre les diplomaties américaines et françaises. Enfin, le texte le plus récent est l’article du philosophe français Régis Debray Américains si vous saviez publié dans le figaro le 05 septembre 2003.



Tout d’abord, l’impérialisme américain n’est pas une nouveauté issue de la nouvelle situation géopolitique de 1945, comme voudrait nous le faire croire Robert Kagan puisqu’il s’inscrit dans une véritable tradition idéologique qui a commencé par l’assujettissement de toute l’Amérique ; comme Régis Debray le fait remarquer en écrivant « L’Amérique (où l’on compte trente pays qui ne sont pas « l’Amérique ») ». Le texte de Herman Melville met bien en valeur la pérennité du projet américain et de leur croyance en une « mission formelle ». Ainsi, l’auteur compare les Américains avec le peuple juif d’Israël jusqu’à dire que les Américains sont « l’Israël de notre temps » qui a pour but de devenir les pionniers du monde libre. Pour lui enfin, les Etats-Unis doivent « faire de notre égoïsme national une philanthropie illimitée ». Pourtant, derrière ces arguments humanistes se cachent une série de raisons certainement moins louables. Déjà, si la comparaison entre le peuple juif et le peuple américain semble abusive du fait que les Américains n’ont jamais été les esclaves de personne, on peut ensuite rester sceptique sur les raisons purement altruistes de cet impérialisme. Pour Régis Debray, en effet, parle « trois maîtres mots » qui la piègent actuellement. Il s’agit des « fausses-évidences » que sont les mots « Terrorisme », « Démocratie » et « armes de destructions massives » qui permettent aux Américain d’expliquer, voir de justifier leurs actions. De plus, le « s’assurer un accès privilégié à l’or noir » semble être un argument de poids pour l’impérialisme actuel, comme l’invasion de l’Irak. Le texte de Karl Marx, quant à lui, met en valeur un autre aspect des choses qui est le besoin d’expansion du modèle capitaliste pour que celui-ci puisse survivre et se développer. Si l’auteur ne pensait pas alors aux Etats-Unis mais aux puissances européennes dans son ouvrage, il n’en reste pas moins étrangement visionnaire et réaliste sur les causes de l’expansion américaine. Ainsi, Karl Marx écrit « Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le monde entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations ». Les Etats-Unis sont donc aujourd’hui le représentant de cette bourgeoisie impérialiste qui « sous peine de mort, force toutes les nations du monde à adopter le mode bourgeois de production ». L’impérialisme américain est donc une donnée très ancienne qui ne correspond pas à un désir d’expansion territoriale à proprement parler mais bien d’une recherche de puissance économique et stratégique.


Pourtant, si le modèle capitaliste est l’un des buts de l’impérialisme américain, il est surtout un moyen d’expansion comme le fait remarquer Régis Debray en écrivant « Bill Gates, des McDo et du blé – les vrais moyens de convertir ». Pourtant, avant cette manière douce, les Etats-Unis, utilisent d’autres moyens moins conventionnels. Ainsi, le texte de Régis Debray met en valeur les moyens de développement de l’impérialisme américain. Ainsi, cette expansion n’est pas seulement économique, culturelle ou idéologique, mais elle se fait bien par les armes. Ainsi, « la guerre en Irak n’avait rien à prévenir » et « le coup de l’attaque pour se défendre est aussi vieux que les guerres du Péloponnèse ». Ainsi, les Etats-Unis utilisent-ils les attentats du 11 septembre pour accroître leur influence mondiale, comme le montre Robert Kagan lui-même se servant fréquemment de cette date comme d’un changement de position américain. Mais pour en revenir à Régis Debray, on peut lister avec lui les différents outils de l’impérialisme américain au Moyen Orient actuellement et dans le monde en général. Ainsi, les Etats-Unis violent-ils la « démocratie internationale » qui n’est pas Européenne, comme l’affirme Rober Kagan, mais a bien été créée par les Etats-Unis eux-mêmes au lendemain de la seconde guerre mondiale. De plus, les Etats-Unis possèdent le plus vaste stock mondial d’armes de tout type. Ainsi, elle possède « 5% de la population, 50% du total des dépenses militaires ». Pour ce qui est des armes de destructions massives, on apprend que « ces armes illégales dont les Etats-Unis possèdent au demeurant la gamme complète » et son même les seuls à les utiliser comme « le nucléaire en 1945, le chimique de 1961 à 1971, avec l’agent orange, épandu sur le Vietnam et certaines régions du Cambodge, l’ypérite dans le Golfe, en 1987, et l’uranium appauvri au Kosovo, en 1999. Régis Debray donne la source de ses informations (l’Institut de recherche sur le désarmement des Nations Unies), ce qui est un gage de crédibilité de ses propos. Ainsi, les Etats-Unis ne respectent pas les règles qu’ils imposent aux autres dans les domaines stratégiques et militaires. Ils utilisent les armes à hautes technologies pour frapper les faibles. Ainsi, les américains font-ils la guerre de loin, avec des moyens modernes et de fausses justifications humanistes. C’est pour cette raison que l’auteur compare leur impérialisme moderne avec le colonialisme européen du XIX° siècle. Pourtant, à l’inverse de l’Europe, les Américains n’ont pas conscience que « prétendre régenter les homoncules étrangers sans prendre d’abord connaissance de leur langue, leur religion, leur mémoire, en somme de tout ce qui les rend différent de ce que nous souhaiterions qu’ils fussent, c’est se priver des moyens de sa fin ». C’est pour cette raison même que les Etats-Unis divergent de l’Europe colonialiste et qui provoquera la chute du « soft power ».


Pour ce qui est de la réaction de l’Europe face à cet impérialisme américain enfin, Rober Kagan l’explique en disant que « les Américains sont des habitants de Mars et les Européens de Vénus » et que leur culture différente vient essentiellement de la différence de puissance entre les deux depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ainsi, pour l’auteur, les Etats-Unis n’ont cessé de réaffirmer leur puissance, surtout avec la chute de l’URSS, tandis que l’Europe n’a cessé de perdre sa puissance et s’est retrouvée marginalisée quand elle n’a plus été le pilier géopolitique des relations internationales. Durant tout son essai, R. Kagan explique cette analyse et surtout justifie la position américaine. Si cette position est compréhensible, elle n’en est pas moins erronée de plusieurs aspects. Déjà, Régis Debray affirme que « les clichés « néo-cons » opposent les courageux sans illusions d’une Amérique-Mars aux belles âmes démissionnaires d’une Europe-Venus », ce qui montre bien le désaccord entre les deux hommes. Ensuite, on peut reprocher à R. Kagan de désigner toujours l’Europe comme étant une unité géopolitique réelle et homogène, ce qui est loin d’être une réalité puisque bon nombre de pays de l’Union Européenne sont profondément atlantiste et que, au sujet de la guerre en Irak, les puissances européennes ne sont pas les seules à avoir élevé la voix. Ainsi, Régis Debray nous indique que « La France, l’Allemagne, la Russie, le Mexique, le Chili et d’autres » ont essayé de faire peser leur opinion au conseil de sécurité de l’ONU. Enfin, le diplomate américain semble ne percevoir que le potentiel militaire dans sa notion de puissance, ce qui est loin d’être suffisant pour juger de l’importance géopolitique d’une Nation ou d’un groupe de Nations. Ensuite, Robert Kagan indique que « la plupart des Américains, avec des sentiments mélangés, acceptaient cette idée d’une superpuissance Européenne en voie de constitution ». Ce sujet peut être facilement remis en cause par les dires même du général de Gaulle dans les années 1963. Ainsi, l’ancien président de la République Française affirme t’il le 13 août 1963 « tant que les américains étaient maîtres du Marché commun, ils étaient pour. Maintenant que ça devient sérieux, ils sont contre ». Ainsi, le général explique que la faiblesse relative de l’Europe est largement due aux Etats-Unis eux-mêmes qui ont voulu, dès sa création, faire de l’Europe un satellite américain dans le bloc occidental. Enfin, pour Régis Debray, le problème vient aussi du fait que « trop de renoncements, de forfaitures, ont fait perdre à l’ONU son aura, sa neutralité ». De ce fait, l’Europe ne peut plus s’appuyer sur le droit international pour contrer les Etats-Unis dans leurs désirs impérialistes. L’Europe n’a donc pas réussi à se battre contre les Etats-Unis et se retrouve aujourd’hui marginalisée sans que ce soit la cause d’une simple différence de culture diplomatique comme essaye de le faire croire le conseiller du président Georges W. bush. Enfin, Régis Debray résume la position Européenne, et surtout française en disant « l’homme libre n’est pas anti-américain mais anti-impérial ».



Pour conclure, on peut dire que la construction de cet argumentaire a surtout été basée sur l’opposition entre les justifications américaines de leur impérialisme illustré dans les propos de Robert Kagan et la réalité géopolitique de cette expansion par les armes présentée par Régis Debray. Les autres textes ne servant qu’à appuyer l’un où l’autre des exposés.

Ainsi, il semble clair que les Etats-Unis se cachent derrière des raisons humanistes et honorables pour accomplir leur projet de domination économique et stratégique de la planète. Ce projet reste par ailleurs totalement égoïste puisqu’ils cherchent à créer un monde façonné à leur convenance et non pour le bonheur des ses habitants. Il faut donc bien différencier le discours politique des réels intérêts américains et ne pas se laisser berner par les mots, souvent magiques que sont le terrorisme, la démocratie ou les armes de destructions massives. La démocratie par exemple n’est pas exportable sans conditions préalables et ne semble d’ailleurs être l’objectif réel américain puisque, comme Régis Debray le montre bien, au Moyen Orient, « l’alternative n’est pas entre démocratie et dictature mais entre dictatures laïques et démocraties islamistes. »

Enfin, on peut se demander combien de temps durera cette hégémonie américaine et si les différents facteurs que sont l’enlisement en Irak, la montée en puissance de la Chine et le retrait franco-allemand de l’Europe Atlantiste ne sont pas autant de facteurs qui risquent de déstabiliser cette « hyperpuissance ». En effet, il semble troublant que les Etats-Unis ne soient pas, comme tous les autres empires de l’histoire l’ont montré, destiné à s’effondrer du fait de ses incohérences internes et de la pression du contexte international.


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