Le GPRF et la IV° République [Analyse, Histoire, XX°, France]

Publié le par Pauline Prodhome


La France à la fin de la guerre est dans une situation désastreuse :

•    Du point de vue humain, la guerre a fait 600.000 morts dont une majorité de civils. Peuplée de 40,5 millions d'habitants fin 1944, la France a perdu un million d'habitants depuis 1936.

•    Du point de vue matériel, la France a aussi été victime des réquisitions allemandes, des bombardements entre 1940 et 1944. Toutes ces destructions ont privé la France d'une partie de ses moyens de production.

•    Du point de vue économique, la situation est également catastrophique : la production industrielle de la France a baissé de moitié pendant la guerre, les réserves financières sont inexistantes et l'inflation touche le pays depuis la libération.

De plus, la société française est transformée. En effet, le retour des prisonniers, des déportés et le poids des mouvements de résistance marquent la société française et le paysage politique de la France. Le pays est traversé du point de vue politique par un profond désir de changement.

Alors que la droite modérée s'effondre en France, cette volonté de changement est prise en charge par les partis qui se réclament de la Résistance : le MRP (Mouvement Républicain Populaire), la SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière), et le PCF (Parti Communiste Français). Tous ces partis soutiennent le GPRF (Gouvernement Provisoire la République Française) qui initie les changements attendus. Ces partis seront en revanche beaucoup plus critiques, plus tard, à l'égard de la IV° République, vue parfois comme un régime éphémère et instable.

Du GPRF à l’installation du nouveau régime (1944-1947)

Le GPRF : le retour à la République

Créé en juin 1944 en Algérie et installé à Paris en août 1944, après 4 années d'État français, le GPRF se donne trois missions importantes :

Restaurer l'autorité de l'Etat sur l’ensemble du territoire français. Cela passe par une soumission des groupes de résistants locaux au pouvoir du GPRF. On estime que dès janvier 1945, cette mission est accomplie. Elle passe aussi par la mise en place d'une Haute Cour de Justice dont le rôle est de juger les Français ayant collaboré avec l'Allemagne et de mettre fin à "l'épuration spontanée". La Haute Cour de Justice fait preuve d'une certaine modération qui a été notamment encouragée par de Gaulle, chef du GPRF. Ce dernier a donné l'exemple en épargnant la vie du Maréchal Pétain, du fait de son grand âge, de son passé glorieux mais aussi dans un souci de réconciliation nationale. L'œuvre de restauration de l'autorité de l'Etat passe donc également par ce souci de réconciliation nationale.

Assurer l'indépendance de la France et sa reconnaissance extérieure. Pour effacer définitivement la mise sous tutelle internationale de la France voulue par le projet américain d'AMGOT, de Gaulle bénéficie notamment du soutien du Royaume-Uni. Il réussit ainsi à faire accepter la France dans le camp des vainqueurs. La France est admise en tant que pays vainqueur à la signature de la capitulation allemande. La France est aussi intégrée avec le statut de membre permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU.

Reconstruire la France. Les grandes lignes de la politique de reconstruction du pays avaient été définies dans le programme du CNR (Conseil National de la Résistance). Au cœur de ce programme : une plus grande intervention de l'Etat afin de sortir le pays de la situation économique catastrophique dans laquelle il se trouve.

L'intervention de l'Etat

Elle passe tout d'abord par la nationalisation des secteurs-clefs (énergie [EDF-GDF], grandes banques [Crédit Lyonnais, Société Générale], assurances [AGF], transports [Air France] ). Des nationalisations d'entreprises ayant collaboré se font aussi sous l'autorité du GPRF (Ex. : Renault). Toutes ces nationalisations permettent à l'Etat un contrôle indispensable au redressement économique du pays.

Elle est définie dans le cadre d'une planification souple, qui définit les grandes orientations et les secteurs clés de la reconstruction économique. Cette planification est confiée dès décembre 1945 à Jean Monnet, commissaire général au plan.

L'intervention de l'Etat se fait aussi dans le domaine social où des réformes importantes sont menées dans le but de garantir la population contre tous les facteurs d'insécurité. Ainsi, la Sécurité Sociale est-elle créée par des ordonnances en octobre 1945. Les comités d'entreprises sont aussi instaurés : ils donnent aux travailleurs et à leurs syndicats un droit de regard sur le fonctionnement de l'entreprise.

A la limite entre une mesure d'égalité sociale et une mesure politique, il faut citer enfin une des premières mesures prises par le GPRF : le droit de vote accordé aux femmes en avril 1944.

Le bilan du GRPRF :

Toutes ces mesures permettent de dresser un bilan plutôt positif du GPRF qui a rempli la plupart de ses missions. Cependant, ce bilan doit être toutefois nuancé par la lenteur des progrès dans certains domaines : ainsi les files d'attente et le rationnement demeurent maintenus plusieurs années après la guerre. A l'actif du GPRF, il faut enfin ajouter la réalisation d'une des missions essentielles qu'il s'était fixées : garantir les conditions favorables à la mise en place d'une nouveau régime.

 
L'installation du nouveau régime

Une Assemblée nationale constituante

La définition du nouveau régime se fait par l'intermédiaire d'une Assemblée nationale constituante, chargée comme son nom l'indique de rédiger la nouvelle Constitution. Elle est élue au suffrage universel le 21 octobre 1945. Cette élection conduit au pouvoir trois partis (les partis dominants à la fin de la guerre) : le Parti Communiste, le Mouvement Républicain Populaire et la SFIO. L'alliance de ces trois partis au sein de l'Assemblée nationale se nomme le Tripartisme. En même temps que cette élection de l'Assemblée nationale se déroule un référendum qui approuve le rejet de la III° République, à 96%, ce qui autorise donc la nouvelle Assemblée nationale à se proclamer "constituante".

Les projets de Constitution

Lors de la genèse du projet de Constitution, les trois partis se mettent d'accord sur la nécessité de donner plus de place au pouvoir législatif au détriment de l'exécutif. De Gaulle s'oppose à ce point de vue, mais ne réussit à imposer ses idées : il quitte donc le GPRF le 20 janvier 1946.

Après le départ de de Gaulle, une coalition Communistes-Socialistes réussit à imposer au MRP l'idée d'une assemblée toute puissante dans la future IVème République. Ce projet d'assemblée toute puissante est soumis aux Français en mai 1946 : ils rejettent ce projet par référendum (53% des Français votent contre ce projet).

Dans ces conditions, une nouvelle Assemblée nationale constituante est élue le 2 juin 1946 : elle confirme la victoire du Tripartisme. Le projet initial est repris en ajoutant une seconde assemblée : le Conseil de la République. Le rôle du Conseil de la République serait de limiter les pouvoirs de l'Assemblée nationale en rendant des avis. Ce nouveau projet est approuvé par référendum à une courte majorité : 53% de oui, le 13 octobre 1946. Deux ans après la fin de la guerre, la France est donc dotée d'une nouvelle Constitution.

La Constitution de la IVème République

Cette Constitution met en place un régime parlementaire : c'est-à-dire, un régime où le Parlement (ici Assemblée nationale + Conseil de la République) peut contrôler l'activité du gouvernement.

Plus précisément, l'organe essentiel des institutions de la IV° République est l'Assemblée nationale. Elle est la seule institution nationale à être élue au suffrage universel direct. L'Assemblée nationale dispose de plus de pouvoirs importants : elle est le principal tenant du pouvoir législatif. Elle exerce un double contrôle sur le pouvoir exécutif en élisant (avec le Conseil de la République) le Président de la République et en investissant ou en renversant le gouvernement.

Le pouvoir exécutif est détenu par le gouvernement et le président du Conseil. Président du Conseil, ministres, et secrétaires d'Etat sont désignés par le Président de la République, mais ils ne peuvent commencer à gouverner sans l'accord de l'Assemblée nationale (C'est l'investiture qui accorde le droit au président du Conseil de constituer son gouvernement). A tout moment l'Assemblée nationale peut aussi renverser le gouvernement, en votant majoritairement contre sa politique.



De fortes oppositions (avant même son fonctionnement réel)

En juin 1946, de Gaulle prononce son discours de Bayeux. Il rappelle, dans ce discours qui sera très important pour la Constitution de la V° République, que l'indépendance du pouvoir exécutif doit être préservé face à l'Assemblée. Pour lui, le pouvoir dans un pays ne doit pas être constamment soumis aux alliances entre les partis : ce serait un signe de faiblesse et d'instabilité.

Au sein même du tripartisme, parmi les communistes il y a des fortes opposition. Depuis les élections législatives de novembre 1946 qui ont confirmé la majorité du Tripartisme, le président du Conseil, le socialiste Paul Ramadier, gouverne avec des ministres communistes. Ces derniers n'admettent pas le politique de répression menée par la France en Indochine. De plus, les Communistes qui soutiennent les grèves contre le gouvernement se retrouvent isolés dans le contexte du début de la Guerre froide. Dans ces conditions, Paul Ramadier exclut les ministres communistes, le 5 mai 1947, ce qui marque la fin du Tripartisme.

Ces oppositions et ces premiers échecs traduisent une faiblesse plus profonde de ce régime parlementaire dont les difficultés vont aller croissantes.

Les difficultés de la IV° République

Des problèmes internes

Une opposition politique de plus en plus vive

La IV° République s'est heurtée dès le début de son fonctionnement à une double opposition :

•    celle des communistes (anciens ministres, devenus très critiques à l'égard du nouveau régime)
•    celle de de Gaulle qui crée en avril 1947 (après son discours de Bayeux), un parti d'opposition : le RPF (Rassemblement du Peuple Français).

Le RPF est dès sa création un parti d'opposition puissant puisqu'il obtient 40% des voix dans les grandes villes lors des élections municipales d'octobre 1947.

Une nouvelle alliance : la Troisième force

Face à cette double opposition, les Socialistes de la SFIO et le MRP s'allient aux radicaux, petits partis centristes, pour former ce que l'on appelle la Troisième force. Cette alliance de la Troisième force oriente sa politique de reconstruction dans deux directions complémentaires au début : elle privilégie l'alliance avec les Etats-Unis et favorise les débuts de la construction de l'Europe. Mais la politique sociale et économique de la Troisième force n'est pas clairement définie. Et pour cause : les trois forces ne sont pas d'accord sur les grandes orientations politiques et sur le rôle de l'Etat dans l'économie. La seule solution face à cette situation est l'immobilisme qui finalement mécontente tout le monde. La Troisième Force conserve tout de même la majorité aux élections législatives de juin 1951 grâce au système des apparentements.

La fin de la Troisième force

La coalition de la Troisième force qui bénéficie des apparentements survit peu de temps aux élections législatives de juin 1951. En septembre 1951, le vote de la Loi Barangé sur le financement par l'Etat des écoles primaires publiques mais aussi privées provoque le mécontentement des socialistes qui passent dans l'opposition.

La fin de la Troisième force entraîne un nouveau glissement vers la droite de la coalition de pouvoir. Pour la première fois depuis la libération, un gouvernement de droite est au pouvoir : il est dirigé par Antoine Pinay, qui appartient au Centre National des Indépendants (CNI), parti de droite libérale.

La politique d'Antoine Pinay

La politique que mène le nouveau président du Conseil vise à rétablir la confiance dans le domaine économique et financier. Antoine Pinay s'adresse notamment aux possédants, aux rentiers. Il lance à leur égard un emprunt indexé sur l'or et exonéré de droit de succession. Cet "emprunt Pinay" rencontre un large succès et permet de rétablir l'équilibre budgétaire. L'équilibre budgétaire est aussi le résultat d'une période de croissance très favorable.

Les oppositions à Antoine Pinay

La politique d'Antoine Pinay est également très anticommuniste, ceci d'autant plus qu'une agitation sociale touche la France en 1953 : il y a plus de 13 millions de grévistes, qui réclament notamment une redistribution plus équitable des fruits de la croissance. Cette agitation touche aussi le monde des artisans et des petits commerçants qui craignent d'être victimes de la modernisation et d'être maintenus à part de la reconstruction. Cette protestation des artisans et des petits commerçants prend le nom de "poujadisme", du nom de son leader, Pierre Poujade.

Antoine Pinay doit donc faire face à une opposition sociale à sa droite (poujadisme) comme à sa gauche (grèves). Pour affaiblir encore sa position, son gouvernement se divise sur le projet de Communauté Européenne de Défense (la CED). Cette division entraîne la démission d'Antoine Pinay. Cela marque aussi le retour à l'immobilisme dans les décisions politiques mises en place.

L'instabilité ministérielle

La démission d'Antoine Pinay met en évidence un autre mal qui touche la IV° République : une très grande instabilité ministérielle. 20 ministères se succèdent en 11 ans. Cette instabilité ministérielle accentue encore l'immobilisme dans les décisions politiques : aucun gouvernement ne peut mettre en place une politique dans la continuité et notamment résoudre les problèmes internes et externes (coloniaux) les plus graves. 

Des problèmes coloniaux

L'Union française

Ces problèmes viennent principalement de l'attitude officielle de la France à l'égard des colonies. Elle a créé après la guerre (en 1946) l'Union française : c'est un ensemble politique qui remplace l'empire colonial français (la métropole et les possessions françaises dans le monde). Cette Union Française confère une certaine autonomie aux colonies. Mais la France refuse d'aller au delà : elle refuse donc la décolonisation.

La politique algérienne

En Algérie, la France mène une politique très ferme. En 1947, un statut propre à l'Algérie a été instauré : ce statut crée une assemblée algérienne sans grand pouvoir, élue pour moitié par des Musulmans pourtant largement majoritaires et pour l'autre moitié par des citoyens français. La situation se détériore en 1948. Les élections organisée cette année sont truquées et la répression fait taire les protestations.

La même politique est menée en Tunisie où Bourguiba est arrêté en 1952 et au Maroc où le Sultan Mohammed V est démis de ses fonctions en 1953.

La politique indochinoise

En Indochine, la position très dure de la France la conduit jusqu'à une guerre ouverte dans ce pays. Les militaires ne réussissent pas à réduire à néant le Viêt-minh, ceci jusqu'au désastre français de Diên Biên Phu (7 mai 1954). Cette défaite française traumatise l'opinion publique qui ne veut pas de cette guerre. Cela entraîne aussi la chute du gouvernement de centre-droit de Joseph Daniel qui avait succédé à Antoine Pinay. Les problèmes extérieurs (coloniaux) ont donc bien une influence sur la vie politique intérieure de la France. Alliés aux problèmes internes, ils accentuent encore l'instabilité ministérielle.

La chute du régime  (1954-1958)

Le gouvernement de Mendès France

Le 18 juin 1954 marque l'arrivée au pouvoir du radical Mendès France (grâce à une coalition de centre gauche : le front républicain rassemblant la SFIO, les radicaux et les Gaullistes). Le nouveau Président du Conseil restaure l'autorité du gouvernement par plusieurs mesures concrètes :

•    Il refuse de négocier le choix de ses ministres avec les partis politiques.
•    Il conclut les accords de Genève (20 juillet 1954) qui mettent fin à la guerre d'Indochine.
•    Il apaise la Tunisie en lui accordant l'autonomie.
•    Il mène une politique de rigueur du point de vue économique et abandonne le projet de CED qui impliquait le réarmement de l'Allemagne.


Tout cet ensemble de décision mécontente les partis politiques qui accusent Pierre Mendès France de gouverner sans eux. Ils finissent par le renverser le 6 février 1955, alors que les premiers incidents venaient d'éclater en Algérie. La période de restauration de l'autorité du gouvernement et de stabilité politique aura donc été de courte durée.

Le début de la guerre d'Algérie et ses conséquences

Toussaint 1954

La guerre d'Algérie démarre à la Toussaint 1954, avec une insurrection conduite par le FLN (Front de Libération Nationale dirigé par ben Bella). Face à cette insurrection, le gouvernement fait tout d'abord quelques concessions puis durcit le ton. Sous la présidence de Guy Mollet (1956-1957), la France envoie les réservistes et les appelés pour "pacifier" l'Algérie. L'armée arrête les dirigeants du FLN, utilise la torture, bombarde les villages, ce qui indigne l'opinion.

Des réussites sociales

Cette politique extérieure désastreuse fait oublier la politique sociale menée par le gouvernement avec la troisième semaine de congés payés, la politique européenne (Traité de Rome en 1957) et la politique de décolonisation (indépendance en 1956 du Maroc et de la Tunisie). Toutes ces réussites sont occultées par "les événements d'Algérie" qui font chuter plusieurs gouvernements.

Le retour de de Gaulle et la fin de la IV° République

Le 13 mai 1958, Pierre Pflimlin est nommé président du Conseil. Il est favorable à la négociation avec le FLN. Cette nomination provoque une réaction parfois violente des Français d'Algérie. Ainsi les pieds-noirs d'Alger manifestent leur opposition dans les rues d'Alger. Pour faire face à cette agitation, un comité de salut publique est mis en place par le gouvernement français. Il est dirigé par le général Massu. Le gouvernement délègue à ce dernier tous les pouvoirs civils et militaires.

Mais l'ordre n'est pas rétabli et le général Massu déclare que seul de Gaulle a l'autorité suffisante pour mettre fin à cette situation qui pourrait dégénérer en guerre civile. De Gaulle, de son côté, critique l'impuissance du régime et déclare se tenir "à la disposition" du pays.

Apparaissant comme le dernier recours pour mettre fin à la crise, de Gaulle se voit confier le pouvoir par l'Assemblée nationale. Il devient président du Conseil (le 1er juin 1958) et forme un gouvernement d'Union nationale sans le Parti communiste. Parallèlement l'Assemblée autorise de Gaulle à préparer une nouvelle Constitution et lui donne les pleins pouvoirs pour résoudre la crise algérienne, tout ceci le 2 juin 1958.


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