1968 dans la Monde [Analyse, Histoire, XX°]

Publié le par Pauline Prodhome

Des images apparaissent immédiatement si l’on évoque l’année 1968 dans le monde, images violentes, qu’il s’agisse des rues de Paris aux voitures en flammes et aux arbres abattus, d’une petite fille qui fuit, nue, tout l’horreur du monde sur le visage, après un bombardement au Viêt-nam.

Mais entre ces images il semble difficile, a priori, de trouver des points communs, tant les problèmes, les conflits qu’elles évoquent paraissent éloignés les uns des autres.

Pourtant on peut tenter de chercher, non pas une explication unique, mais des points de convergence, et surtout essayer de replacer ces événements dans un contexte qui permette de leur donner une logique. Nous sommes alors amenés à replacer toute cette année dans le cadre des rapports Est-Ouest, ceux-ci ont alors tendance à s’apaiser, ce qui permet aux forces de contestation présentes dans chaque bloc de s’exprimer mais qui n’a pourtant pas pour effet d’éviter les conflits périphériques comme la guerre du Viêt-nam, s’ils restent strictement localisés.

Dans chaque bloc aussi, la jeunesse, nombreuse, exprime ses aspirations à de profonds changements, ce faisant elle révèle parfaitement les défauts de chacune des sociétés qu’elle conteste : capitalisme sans âme à l’Ouest, manque de liberté et dictature sur l’esprit à l’Est.

Maintien des conflits périphériques dans un contexte de détente

La marche vers la détente…
 
La crise de Cuba (octobre 1962) a marqué le paroxysme de la guerre froide. Le risque d’une guerre atomique est apparu alors si grand qu’il a favorisé la recherche d’une certaine entente entre les deux Grands : celle-ci s’est d’abord marquée par la création du " téléphone rouge " entre Moscou et Washington, puis par l’interdiction, en 1963, des essais nucléaires atmosphériques, enfin en juillet 1968, c’est la signature du traité de non-prolifération des armes nucléaires : trois puissances nucléaires, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS, s’engagent à ne livrer à aucun État le secret de l’arme nucléaire, les autres États signataires s’engagent eux, à ne pas chercher à se doter de cette arme. Deux puissances nucléaires refusent de s'associer à ces accords : la France et la Chine populaire (puissances qui toutes deux, justement, contestent la domination des deux Grands).

Ce choix de la détente apparaît aussi dans le fait que l’URSS, si elle condamne la politique américaine au Viêt-nam et si elle aide les forces nord-vietnamiennes, assume parfaitement son rôle de deuxième puissance mondiale et mène une politique d’ouverture économique au monde qui favorise un certain apaisement dans les relations internationales, par ailleurs lors de la guerre des Six Jours en 1967, elle n’est pas intervenue.
 
…favorise les dissensions à l’intérieur des blocs…

Dans la mesure où les tensions entre les deux Grands sont moindres, la solidarité à l'intérieur de chaque bloc se réduit et chacune des deux grandes puissances se voit plus ou moins contestée dans son propre camp ; on passe ainsi lentement d’un monde bipolaire à un monde multipolaire.

Dans le bloc de l’Ouest pourtant, la domination américaine se maintient, seule la France depuis quelques années récuse le " leadership " des États-Unis, quittant l’OTAN, réclamant le remboursement en or des dollars de la Banque de France, critiquant la guerre du Viêt-nam ; par ailleurs les États-Unis apparaissent toujours comme les " gendarmes du monde libre " surtout en Amérique latine où des conseillers militaires américains n’hésitent pas à intervenir contre les foyers de guérilla castristes.

En 1968 c’est surtout le monde communiste qui semble connaître des tensions importantes comme le montre le printemps de Prague :

Après la période de libéralisation imposée par Khrouchtchev, les pays de l’Est et l’URSS connaissent, sous la direction de Brejnev, son successeur, un net retour en arrière : toute tentative des intellectuels pour réclamer un peu de liberté se solde par des années de camp ou de relégation. C’est l’apogée du règne de la "nomenklatura " communiste.

Pourtant les désirs de liberté persistent et ils se font jour en 1968 en Tchécoslovaquie. Nommé secrétaire du parti communiste tchèque en janvier 1968, Dubcek va prendre en compte l'aspiration à plus de liberté de l’ensemble de la population tchèque, lentement apparaît à Prague une expérience originale de " socialisme à visage humain ", où les acquis sociaux du communisme coexisteraient avec l’abolition de la censure, et les libertés individuelles.

Dans un immense espoir, Dubcek autorise donc une nette libéralisation du régime, celle-ci est insupportable pour Brejnev car elle risque de passer pour un modèle dans les autres pays de l’Est. Aussi, après des avertissements répétés, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie le 21 août et mettent fin à cet immense espoir du printemps de Prague. Peu à peu, malgré le désespoir des Tchèques, la réprobation des pays occidentaux, et les critiques de certains partis communistes occidentaux, la " normalisation " se met en place. La logique des blocs se vérifie donc, il suffit d’ailleurs de constater la passivité des États-Unis pour en avoir la preuve. Cette logique on la voit aussi à l'œuvre quand on constate que la détente n’empêche pas le maintien de conflits périphériques pourvu qu’ils soient contrôlés et n’impliquent pas un face à face des deux Grands.

…et la persistance des conflits périphériques.

Si 1967 a vu s’enflammer à nouveau le Moyen-Orient, en 1968 c’est surtout l’Asie et notamment le Viêt-nam qui attire l’intérêt. Les Américains y ont pris le relais de la France dès 1955, soutenant des factions corrompues au Sud pour lutter contre l’influence communiste du Nord. Celle-ci se renforce pourtant et il se crée au Sud un FNL (ou Vietcong) décidé à installer le communisme.

En 1963 Kennedy décide l’envoi de " conseillers militaires " au Sud, c’est le début d’un dramatique conflit qui s’étend rapidement à la totalité du pays.

Dès 1965 en effet, le successeur de Kennedy, Johnson, autorise les raids aériens sur le Nord, accusé de prêter main-forte au Vietcong ; entre 1965 et 1968, on passe de 180 000 soldats américains engagés au Viêt-nam à 550 000. Les moyens mis en oeuvre par les États-Unis sont colossaux et visent à anéantir la capacité de résistance du Nord et du Vietcong : bombardements intensifs de digues par les B52, utilisation de bombes au napalm, de défoliants.

Au début de 1968 Johnson croit pouvoir annoncer une prochaine victoire américaine, c’est alors qu’éclate l’offensive du Têt : des centaines de villes du sud sont occupées par le Vietcong révélant ainsi l’inanité du colossal effort de guerre américain.

C’est devant ce constat d’échec et ses répercussions sur la vie politique et sociale des États-Unis, que Johnson décide d’entamer des négociations, elles débutent à Paris, en mai 1968. À l’approche des élections présidentielles il annonce à la fois son refus de se porter candidat et son abandon des bombardements, mais cela ne peut suffire et c’est un président républicain qui est élu : Richard Nixon.

Toute sa campagne s’est faite contre la " sale guerre ", pour sa " vietnamisation ", pour un recentrage sur les valeurs américaines, après huit ans de présidence démocrate de Johnson, c’est le retour des républicains. La guerre du Viêt-nam a coûté très cher aux États-Unis : sur le plan financier évidemment, elle a entraîné un énorme endettement et la chute du dollar.

C’est en 1968 en effet que celui-ci n’est plus convertible en or qu’au profit des banques centrales, c’est une partie de la suprématie mondiale des États-Unis qui s’effondre. Si l’on considère le nombre des morts et des mutilés et le traumatisme moral qu’elle a provoqué cette guerre du Viêt-nam a en effet été une véritable catastrophe pour les États-Unis. Elle a, par ailleurs, largement favorisé le mouvement de contestation estudiantin.

L’apogée des mouvements contestataires

Un peu partout dans le monde, l’année 1968 voit fleurir la contestation de la jeunesse sans qu’il soit toujours facile de dégager des points communs entre les étudiants de Berkeley, ceux de Paris, de Mexico ou de Pékin. Tout ou presque les oppose en effet, aussi convient-il de dresser une typologie de ces mouvements contestataires.

Un mouvement né aux États-Unis…

Il est extrêmement difficile de dresser un tableau de la contestation dans ce pays dans la mesure ou elle revêt toutes les formes possibles, et où des refus de nature fort différente convergent.

C’est la contestation d’une société raciste et inégalitaire que n’a pas pu réformer réellement Johnson, qui pousse les Noirs des ghettos à la révolte après l’assassinat de M. L. King, leur espoir d’une action possible par la non-violence s’effondre, reste alors la tentation de la violence qui séduit un certain nombre de jeunes noirs américains : black muslims, blackpanthers. À cette violence on peut ajouter les revendications nouvelles des Indiens et des Latinos qui réclament eux aussi que leurs droits soient respectés.

Parallèlement 1968 voit se populariser les thèses des féministes américaines actives dès 1963, elles réclament la reconnaissance du droit à l’avortement et à la contraception. C’est dans ce contexte d’affirmation des particularismes que s’inscrit le mouvement de contestation de la société par les étudiants américains ; Parti du campus de Berkeley vers 1964, inscrit dans un refus de la conscription et des violences au Viêt-nam, ce mouvement touche en 1968 la quasi-totalité des campus américains.

Ce mouvement, difficile à analyser, prend ses racines chez les enfants du baby boom, qui accèdent tout juste à l’âge adulte, cette génération n’a connu que la croissance, elle a, contrairement à ses parents, été extrêmement gâtée, a été élevée dans la société d'abondance, avec pour la première fois dans l’histoire, des valeurs et une culture qui lui sont spécifiques : rock and roll, country music, entre autres…

La contestation de la société américaine, de ses valeurs traditionnelles, travail, puritanisme, s’accompagne d’une remise en cause de la croissance : souci d’écologie, de retour à la nature. Les formes que peut prendre ce mouvement d’opinion sont variées : du repli dans la drogue, à la recherche de valeurs dans d’autres civilisations (mouvement hippie), de l’adoption de la non-violence à la recherche de solutions militantes, de la désertion face à la guerre à la provocation sexuelle. Face à cette affirmation de valeurs différentes, l’élection de Nixon marque un retour à " la loi et l’ordre " souhaité par la part la plus traditionaliste de l’opinion américaine.

…qui s’étend au monde entier, mais surtout à la France.

La contestation vient des États-Unis, comme la musique et la mode vestimentaire, pourtant c’est contre l’impérialisme américain qu’une partie de la jeunesse européenne, mais aussi mexicaine ou japonaise, s’insurge : critiquant l’action des États-Unis au Viêt-nam, contestant aussi le modèle soviétique, elle cherche l’inspiration dans la révolution culturelle chinoise ou les maquis castristes et une petite minorité rejoint parfois des groupuscules très politisés, pourtant l’essentiel de la jeunesse européenne, certes sensible à tous les problèmes du tiers-monde, est surtout préoccupée par des problèmes concrets : difficulté pour des classes d’âge nombreuses de trouver des places à l’université et problèmes d’insertion dans une société qui refuse tout changement.

Ce malaise de la jeunesse coïncide, sauf dans le cas des étudiants mexicains, avec une remise en question de la croissance : en 1968 le club de Rome dénonce une croissance sans limites qui risque de détruire les richesses de la planète, on remarque dans certaines usines une remise en cause du fordisme, des grèves spontanées, qui marquent surtout un refus d’une société dont la seule valeur serait le profit.

Si partout en Europe on trouve en 1968 des manifestations importantes d’étudiants, c’est en France qu’elles prennent un relief tout particulier.

Débutant par de simples manifestations étudiantes, vivement réprimées par la police, la solidarité envers les jeunes aboutit à ce que, très vite, les syndicats apportent leur appui à ce mouvement puis, en partie pour suivre leur base, décident de la grève générale. À partir du 13 mai la France est totalement paralysée par la grève, et l’impression se répand que le président de la République, vieilli, est incapable de trouver une solution qui remette le pays au travail.

C’est l’action du premier ministre G. Pompidou, qui temporise avec les étudiants, signe avec les syndicats les accords de Grenelle et suggère au président (de Gaulle) de dissoudre l’Assemblée, qui vient à bout de la crise de mai 68. Elle s’achève par l’élection d’une chambre des députés majoritairement gaulliste.

La révolte étudiante de 68 peut donc passer aussi pour un retour à l’ordre après une période révolutionnaire, en réalité, les idées énoncées en 1968 se diffusent lentement dans la société française pour être, six ans plus tard, légalisées en partie par V. Giscard d’Estaing. Les retombées sociales en sont finalement considérables.

La jeunesse écrasée et utilisée à l’Est.

Les jeunes des pays de l’Est, en Pologne, en Tchécoslovaquie ont aussi manifesté leur désir de changement, ils souhaitaient eux, plus de libertés, et un accès à cette société de consommation que récusaient leurs homologues de l’Ouest. Cette aspiration est violemment rejetée par les dirigeants communistes et la jeunesse se replie dans le désespoir, on peut citer le nom de Jan Palach, jeune Tchèque dont le suicide en janvier 1969 montrait aux Soviétiques le refus de la normalisation imposée.

Conclusion

Si l’on considère cette année 1968 quand elle s’achève, elle apparaît comme une année de violences, de manifestations, de guerres, et elle semble se conclure un peu partout par une victoire des forces de l’ordre et de la tradition : que ce soit aux États-Unis, avec le retour des républicains, en France avec celui d’une écrasante majorité gaulliste au Parlement, en Tchécoslovaquie avec le succès de la normalisation, en Chine avec la reprise en main des jeunes par Mao ou au Mexique avec le massacre des étudiants par les forces de l’ordre. Pourtant plus de vingt ans après, avec le recul du temps, on se rend compte qu’une partie des mouvements qui se sont révélés en 1968 a eu des conséquences lointaines fort différentes.

Tout d’abord on peut constater que le traumatisme vietnamien n’a pas fini de hanter les consciences américaines, l’élection du président Clinton n’a-t-elle pas ramené aux premiers rangs de l’actualité les problèmes de la conscription et des façons d’y échapper, le cinéma américain ne cherche-t-il pas depuis vingt ans à rendre compte de cette guerre pour en faire le deuil ?

Par ailleurs, la société américaine comme la société française ont profondément évolué dans le sens réclamé par les étudiants : la prise en compte des revendications féministes ou d’un changement des moeurs a eu lieu ; à l’Est, les intellectuels ont pris le relais d’une contestation étouffée pour finalement imposer de profondes mutations qui ont conduit à la chute du pouvoir communiste.

On peut donc conclure que, si cette année ne paraît pas, dans l’immédiat, avoir eu des conséquences importantes, elle a, dans un plus long terme, manifesté une influence importante sur des sociétés pourtant fort différentes.


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