.


Lundi 24 juillet 1 24 /07 /Juil 09:47
Si la République est communément présentée comme étant une forme de gouvernement où le pouvoir et la puissance ne sont pas détenus par un seul, et dans lequel la charge de chef d?Etat n?est pas héréditaire, la définition de la République française n?est pas aussi simple à donner. C?est pourtant ce que va tenter de faire Jean Jaurès dans cet extrait du Discours à la jeunesse d?Albi de 1903 qui a pour intérêt de présenter les grands principes de la République en sortant de la vision purement juridique. Par ailleurs, il faut se demander, au travers du commentaire de ce texte, si la définition qu?il donne de cette « ?uvre nouvelle, audacieuse et sans précédent » est réellement fondée sur des critères objectifs ou si elle participe au contraire à un processus d?instrumentalisation de l?histoire en vue de créer une culture et des valeurs communes aux citoyens français. Pour répondre à cette question, nous allons étudier le contexte dans lequel il a été prononcé, mais aussi et surtout analyser avec un ?il critique les différents thèmes de sa démonstration.
   

Avant d?aborder les grands thèmes du texte, il est important de le mettre en perspective pour en comprendre la portée et le sens qu?il a acquis à l?époque d    ans le but de rechercher si il est bercé ou non d?un certain parti pris.

Jean Jaurès d?abord est né le 3 septembre 1859 à Castres d?une famille petite bourgeoise. Il se fait repérer pour son éloquence des ses années de collège, autant par ses camarades que par ses professeurs et bénéficie en outre, dans ses études, de la promotion sociale qu?offre la République. Il est ainsi reçu premier du concours d?entrée à l?ENS rue d?Ulm, dont il ressort agrégé en philosophie et bon républicain. Il se lancera tôt dans la politique puisqu?il est élu député du Tarn en 1885 et se fait reconnaître lors de la grève des mineurs de Carmaux. Toutefois, c?est l?Affaire Dreyfus, dans laquelle il s?engage avec passion, qui le fait rentrer pleinement dans l?histoire. Dans ce mouvement, il fondera le journal l?Humanité en 1904 en associant les valeurs républicaines et socialistes. Les dix dernières années de sa vie sont aussi marquées par sa lutte contre la guerre dans un contexte d?augmentation des tensions aux Balkans. Sa notoriété enfin est due, en plus de son ?uvre politique, à son assassinat le 31 juillet 1914 par un nationaliste exalté au café du croissant qui fais de lui, le pacifiste, une des première victime de la guerre qui s?annonce.
Ce n?est pas un hasard si c?est au lycée d?Albi que Jean Jaurès a décidé de faire son discours puisqu?il y a longtemps été professeur de philosophie. D?ailleurs, il est intéressant de noter que ce n?est pas son premier discours en ce lieu puisqu?il avait déjà été présent lors de la distribution des prix en août 1883. Mais ce choix s?explique aussi par certains arguments largement plus objectifs et Jean Jaurès n?a pas été guidé seulement par la « grande joie nuancée d'un peu de mélancolie » que lui procure ce discours. Ainsi, L?école gratuite, laïque et obligatoire mise en place par Jules Ferry de 1881 à 1884 est l?une des grandes valeurs de la république et Jean Jaurès justifie donc son discours républicain par l?assemblée qui l?écoute. De plus, la jeunesse d?Albi, et par là toute la jeunesse française, représente l?avenir de la Nation et la pérennité des idées. C?est à elle qu?il convient de s?exprimer lorsqu?on cherche à créer une culture nationale. Il le dit lui-même lorsqu?il conclue son discours en disant « Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C'est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi »

En effet, le but de Jean Jaurès dans ce discours est bien de faire vivre le sentiment républicain auprès de la nation française et d?instaurer un consensus sur le modèle qu?il cherche à développer. Cette ambition se place justement en plein contexte historique d?inquiétude républicaine face à la montée des nationalismes et de l?antisémitisme comme le montre la force des mouvements en faveur mais aussi contre l?affaire Dreyfus. D?autres hommes politiques du moment, tels que Clemenceau ou Aristide Briand, se penchent donc à faire vivre la République Française en la réincarnant dans la philosophie socialiste. Les lois sur la liberté d?association de 1901 et surtout celles de la séparation de l?Eglise et de l?Etat de 1905 montrent cette volonté de rupture avec les courants conservateurs qui mettent en péril la création républicaine. Jean Jaurès, par son discours mais aussi ses actions, rentre donc dans une logique qui lui est contemporaine. La structure du Discours à la jeunesse d?Albi met bien en valeur le parallèle que Jean Jaurès fait entre la République Française, qu?il traite en première partie, et les idées socialistes qu?il aborde ensuite. De même, il est intéressant de noter les termes mélioratifs qu?il emploie pour aborder ces deux thèmes afin mettre en valeur les tournures rhétoriques qu?il utilise pour appuyer sa thèse et convaincre son auditoire.



La mise en perspective du texte que nous venons d?effectuer nous a permis de comprendre que la définition de la République française donnée par Jean Jaurès est inscrite dans une certaine démarche. Ainsi, elle nous permet de le commenter, d?une manière plus objective les trois thèmes principaux évoqués par Jean Jaurès, qui sont la naissance de la République française, la nouveauté de cette forme politique et les grands principes qui la régissent.

La première thèse de l?auteur porte sur la naissance de la République française, qu?il qualifie comme étant « un grand acte d?audace » puisque la période qui s?est écoulée de 1789 à 1791 a été marquée par un abandon de la monarchie absolutiste en faveur de la république. Il critique « les constituants de 1789 et de 1791, même les législateurs de 1792 » qui « croyaient que la monarchie traditionnelle était l'enveloppe nécessaire de la société nouvelle » car pour les constituant de 1789, le modèle est bien plus la proche Angleterre que la lointaine Amérique que l?on a pourtant fortement aidé a s?émanciper de la tutelle britannique. Pour Jaurès, la création de la république n'est pas le fruit du désir des législateurs mais plutôt le fait de circonstance n'ayant laissé que cette possibilité ce qu?il affirme clairement par « le seul moyen de combler le vide laissé par la monarchie ». Cette vision est partiellement vraie puisque les républicains, minoritaires de 1789 a 1791, accueillerons beaucoup de nouveaux partisans du faite des erreurs de Louis XVI ; comme par exemple le renvoi des ministres girondins ou la fuite a Varenne. En effet, son incompétence et surtout son incapacité a prendre des décisions fermes a temps, fait que ses partisans ne peuvent plus le défendre et que ses opposants sont toujours plus nombreux. Pour autant il semble abusif de dire que l'abolition de la royauté et l'établissement de la république soient le fruit du hasard et des circonstances. Suite a l?élections de la législative fin 1791, la composition du corps parlementaire change, des députés d?origine modeste, enseignants, petits avocats, arrivent a être élus, alors que la  constituante était essentiellement formé de juristes et de grand bourgeois n?étant pas majoritairement pour un renversement aussi radical de l'ordre établi que l?instauration de la république, ils souhaitaient simplement prendre part aux décisions politiques du pays. L?arrestation du roi, son procès et enfin sa décapitation le 21 janvier 1793 marque une volonté politique de condamnation non seulement du souverain mais surtout du titre qu?il portait. Son discours n?est pas totalement faux, il doit pourtant être complété et critiqué ; si l?on peut accorder a Jaurès qu?un terreau favorable était présent il faut ajouter que celui-ci a su être exploité par les élus de la législative (Girondins comme Montagnard) pour mettre en place cette République tant vénérée. Il est par contre indéniable qu?il y a une part d?audace dans cette création, qui était d?ailleurs prôné par le signataire du décret instituant la république « De l?audace, encore de l?audace, toujours de l?audace ».

Ensuite, il la qualifie d?« ?uvre nouvelle, audacieuse et sans précédent » qu?il opposa à trois formes de Républiques ayant existé auparavant. Il évoque d?abord « l?oligarchie liberté des républiques de la Grèce, morcelées, minuscules et appuyées sur le travail servile ». Il convient d?expliciter cette analyse de la Grèce antique en notant que la Grèce est composée de multiples cités autonomes et peu d?entre-elles sont réellement démocratiques et elles sont symbolisées dans la république d?Athènes. Ensuite, cette cité est basée sur un faible pourcentage de citoyens car elle exclut les enfants, les femmes, les métisses, mais aussi les esclaves. De plus, les 600 des 700 magistrats grecs ne sont pas élus mais tirés au sort parmi les citoyens volontaires. Tous ces arguments montrent l?incomplétude du modèle républicain grec. Pour ce qui est de la république Romaine d?autre part, Jaurès la qualifie de « haute citadelle d?où une aristocratie conquérante dominait le monde, communiquant avec lui par une hiérarchie incomplet et décroissant qui descendait jusqu?au néant du droit [?] Qui se perdait dans l?abjection de l?esclavage. ». En effet, avec l?extension du territoire de la république et l?obtention de la citoyenneté par les peuples assimiler celle-ci perd peu a peu de son sens pour n?être plus que l?ouverture d?une certaine condition de citoyen, basée sur des privilèges et non plus sur un pouvoir décisionnaire et politique. Cela aboutit, à terme, à la concentration du pouvoir politique entre les mains des grandes familles patriciennes et à la faillite de la République en 150 avant JC. Les villes italiennes de la Renaissance d?une troisième part sont représentées dans « le patriciat marchant Venise et Gênes ». Ces deux villes à peu près fondées sur le même modèles puisqu?elles sont soumises toutes deux à une oligarchie marchande dominant la vie politique et pouvant pousser à la démission les Doges théoriquement élues à vie. En revanche, Malgré le fait que le modèle de ces républiques soit des systèmes démocratiques inachevés ou imparfaits, ils n?en sont pas moins restés des sources d?inspirations pour les législateurs de 1792. En effet l?idée de res publica ou de démocratie est tirée de l?antiquité. On pourrait même dire que les républicains français se sont totalement réappropriés le vocabulaire antique pour fonder leur nouveau modèle, en le modifiant pour être conforme à leurs exigences. Ainsi, si il est vrai que ces Républiques sont largement éloignées de la création française, elles en sont néanmoins le point de départ, non pas dans leur forme réelle, mais plutôt dans l?idée que les hommes politiques français s?en sont fait. Enfin, on peut reprocher à Jean Jaurès le fait qu?il n?ait pas évoqué d?autres républiques contemporaines, peut-être plus proches du système républicain français. Le cas qui vient directement en tête est celui des Etats-Unis du fait du mouvement contemporain de démocratisation des deux pays. La thèse de Jean Jaurès est ici aussi incomplète et relativement faussée par les idées qu?il veut mettre en avant.

Par ailleurs, Jean Jaurès s?attarde longuement sur les caractéristiques de la république française, qu?il qualifie comme étant « la république de la démocratie et du suffrage universel », mais aussi « d?universelle dignité humaine». Enfin, la République, qui est devenu « la forme définitive de la république française », a aussi une propension à s?exporter dans le sens qu?elle est « le type vers lequel évoluent lentement toutes les démocraties du monde ». Pour valider cette thèse on peut en effet dire que la démocratie, étant un des fondements de la république française, y a souvent été assimilée alors qu?il peut y avoir démocratie sans république comme le montre l?exemple anglais, suédois ou belge. On peut aussi avoir en tête la pensée de Régis Debré quand il affirme que « La démocratie c?est ce qu?il reste de la République quand on a éteint les lumières » qui illustre parfaitement le concept de république dans la vision française. Pour ce qui est du Suffrage universel, celui-ci a été instauré en 1848 et n?a jamais été remis réellement en cause jusqu?au moment du discours de Jean Jaurès. Cela vaut malgré le fait qu?il est alors uniquement masculin ; ce qui apporte une nuance non négligeable à son argument. La Tradition républicaine et démocratique française enfin, s?est développée depuis la révolution française et, malgré quelques renversements s?est imposée. Elle a en outre peu a peu incorporé d?autre grand principe que la démocratie tels que les droit de l?homme en 1789, le droit d?association, la laïcité? Ces valeurs ont eu tendance à se généraliser aux Nations voisines, comme la Belgique avec l?expérience de la république batave ou l?Italie du nord avec la république cisalpine, et c?est ce qui permet de penser que la République, mais surtout la démocratie sont Exportables. Au contraire l?expérience de Napoléon Bonaparte comme continuateur de l??uvre révolutionnaire montre que des pays peuvent rejeter les idées républicaines lorsqu?elles sont imposées par les armes. On peut aussi nuancer ces arguments par le régime des partis en vigueur sous la III° République qui pèse sur le choix démocratique issu des élections. En effet la ligne politique est en partie déterminé par les parti centriste qui quelque soit les résultats de la gauche ou de la droite sont nécessaire pour gouverner et donc peuvent imposer leur vision aux partis majoritaire et faire tomber les gouvernements issu de ceux-ci. Enfin, il aurait été regrettable que Jaurès assimile la République à la Nation française puisque celle-ci a été plusieurs fois renversée, notamment lors la restauration de 1815 à 1848. Mais celui-ci a évité cet écueil et il est donc difficile de critiquer sa thèse à propos des grands principes républicains et c?est d?ailleurs cette partie de son argumentation qui présente le point de pivot de tout son discours sur « Qu?est-ce que la République française ? ».



En conclusion, on peut dire que le discours de Jean Jaurès est d?une grande force de persuasion et on peut être d?accord avec Paul Deschanel (en janvier 1903), quand il dit « ses pantalons sont moins sûrs que ses discours » tant l?homme sait manier l?art de la rhétorique et fait preuve d?une culture stupéfiante. Pourtant, à ce discours époustouflant, on peut néanmoins reprocher l?inexactitude d?un grand nombre de faits et d?analyses historiques. Ainsi, si son analyse contemporaine de la République française dans ses grands principes est tout à fait juste, ses références historiques sont incomplètes et fortement critiquables. Il semble donc que son but ne soit pas tant de décrire la République française comme elle s?est créée, mais bien de la décrite le plus positivement possible. Cela se passe dans une perspective de création d?un « modèle républicain » qui fait que la République française ne constitue pas seulement un régime institutionnel, variant de la démocratie, mais bien un véritable modèle politique. Ce principe de matérialisation de l?histoire est mis en place par les historiens et les philosophes en fonction de l?époque et des besoins de leur société présente. En pleine période de risque d?effondrement du modèle républicain avec l?affaire Dreyfus et de tentative de renouveau de celui-ci dans la doctrine socialiste, il est alors totalement justifié que Jean Jaurès cherche à renforcer, voir à recréer ce lien pour assurer la pérennité de cette belle entreprise. C?est d?ailleurs grâce à des hommes comme lui que nous vivons encore aujourd?hui dans un République démocratique qui respecte autant les libertés individuelles que collectives. Si ce régime institutionnel a subit quelques variations, notamment avec la mise en place de la V° république et l?effacement du législatif en faveur du pouvoir exécutif, les idées républicaines quand à elles, ont toujours gardé la même force et la même ferveur populaire.

Bibliographie :

Document source :
?    Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, prononcé au lycée d?Albi en 1903
Ouvrages généraux :
?    Paul Robert, Le petit robert, Dictionnaire de la langue française, Paris, Le Robert, 2003, 2950 pages
?    Alain Rey, Le petit Robert des noms propres, Dictionnaire illustré, Paris, Le Robert, 2003, 2300 pages

Sur le contexte historique :
?    Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XIII : Gue à Mar, Troisième partie : 1971 ? 1914 De la commune à la Grande Guerre, Paris, Les éditions ouvrières, 1975, 350 pages
?    Serge Berstein et Pierre Milza, Histoire du XX° siècle, Tome 1 1900-1945 La fin du « monde européen », Paris, Hatier, initial, 1996, 501 pages
?    Jean-Pierre Rioux  et Jean-François Sirinelli, Histoire culturelle de la France, 4. Le temps des masses, Paris, Seuil, 1998, 400 pages
?    Yves Lequin, Histoire des Français XIX° et XX° siècles, Les citoyens et la démocratie, Paris, Armand, 1984, 523 pages

Sur la République :
?    Serges Berstein et Odile Rudelle, Le modèle républicain, Paris, puf, politique d?aujourd?hui, 1992, 4320pages
?    Claude Nicolet, L?idée républicaine en France : 1789 ? 1924, Essai d?histoire critique, Paris, Gallimard, Collection des histoires, 1982, 507 pages
?    Olivier Duhamel, Droit constitutionnel, 2 Les démocraties, Paris, Le seuil, 2000, 387 pages


Sur la révolution française :
?    Michel Vovelle, L?Etat de la France pendant la révolution (1789-1799), Paris, Editions la Découverte, 1988, 435 pages
?    François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la révolution française, Paris, Flammarion, 1988, 1122 pages
?    Jacques Godechot, La révolution française, Chronique commentée 1787 - 1799, Paris, Librairie accadémique Perrin, 1988, 392 pages

Sur les autres démocraties :
?    Michel Humbert, Institutions politiques et sociales de l?antiquité, Paris, Dalloz, Précis, 1991, 4° édition, 302 pages
?    Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Champs Flammarion, 1996, 319 pages
?    René Raymond, Histoire des Etats-Unis, Paris, puf, Que sais-je 38, 2003, 19° édition, 127 pages
?    Denis Lacorde, L?invention de la république, Le modèle américain, Paris, Hachette / Pluriel, 1991, 319 pages

?    , http://www.chez.com/oiseaunoir/biographie.html 
?    Discours à la jeunesse (Distribution des prix au Lycée d'Albi, 30 juillet 1903) http://s.huet.free.fr/paideia/paidogonos/jjaures3.htm
?    Madeleine Rebérioux, Jaurès et la République, http://www.humanite.presse.fr/journal/2000-09-06/2000-09-06-230965, Le web de l?humanité, Article paru dans l'édition du 6 septembre 2000.



~~ Voir plus loin ~~
sur Stratogeo :


Liens Externes :
Gilles Candar, Jean JAURES  Biographie :


  Retour à Analyses

Pour donner votre avis sur cet article, utilisez la fonction "Ajouter un commentaire"
Par Pauline Prodhome - Publié dans : www.stratogeo.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

.


Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus