La transmission du souvenir des deux guerres en France [Analyse, Histoire, XX°]

Publié le par Pauline Prodhome

Plus d’un demi siècle après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il ne reste plus qu’un ultime reste de négationnistes à contester la nécessité de transmettre la mémoire. On est aujourd’hui loin de se contenter de l’affirmation de Paul Valéry en 1932 : « L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré ». Dorénavant, nous croyons qu’il faut tenir compte des « erreurs du passé » et, pour cela, laisser le passé présent en nous. Pourtant, il faut faire une différence entre « Mémoire » et « Histoire » puisque, si les deux se nourrissent mutuellement l’un de l’autre, le premier se réfère à un Etat final à atteindre, le second n’est que l’un des moyens d’y parvenir.
Ainsi, au sujet des deux grandes guerres que sont celle de 1914-18 et celle de 1939-45, un certain nombre d’élément « méritent » le souvenir. Il reste à déterminer lesquelles en font partie et surtout, comment les graver dans la mémoire collective. Il y a bien sûr un désir politique et National de transmettre la mémoire, mais pourtant, il semble que l’Etat ne soit pas le seul à jouer le rôle d’enseignant.
La mémoire est en effet un jeu complexe qui se crée à partir d’un mélange de désir national de se souvenir et de forces profondes, agissant au cœur même de la société, pour faire vivre ce souvenir. Nous étudierons ces deux aspects successivement dans le but mettre en perspective les différents moyens de transmission de la mémoire nationale des deux guerres, en essayant de les hiérarchiser et, bien sûr, de les critiquer.

I.    De la transmission du souvenir au « devoir de mémoire » : L’institution nationale de l’histoire

1.    Lieux de mémoires et commémorations qui font partie de l’identité nationale

a.    Les monuments et lieux de mémoire : Le souvenir des souffrances collectives

Dès 1919, près de 36 000 monuments portant des épitaphes élogieuses telles que « morts pour la France » se dressent dans les communes françaises. Placés stratégiquement au cœur des espaces communaux, près des mairies, des écoles, des églises, des cimetières, voir même au centre de la place publique, ces différents monuments comportent fréquemment les mêmes symboles porteurs de sens. On retrouve souvent des obélisques, des formes géométriques de type pyramidales ou des colonnes qui les mettent en valeur. On peut aussi apercevoir des croix de guerres, des couronnes de laurier, des feuilles de chêne ou encore des palmes (symbole chrétien de l’immortalité des rameaux). Ils contiennent, inscrits sur une grande pierre, l’énumération des soldats du village morts pendant les conflits. Si cette liste n’est jamais réellement exhaustive, elle affirme tout du moins d’une volonté de donner un espace aux individus décédés dont, bien souvent, on n’a pu rendre le corps. Pour ce qui est des combattants juifs, très nombreux durant la première guerre mondiale, le travail de la mémoire commence par l'apposition de plaques dans les synagogues ou même la construction de monuments aux morts comme celui érigé dans la cour de la synagogue Victoire de Paris en 1923 ou celui édifié en face du cimetière national de Douaumont.

Le monument de commémoration le plus marquant enfin reste l’Arc de triomphe qui rappelle par ses sculptures les victoires militaires françaises à travers l’histoire. Le bâtiment contient aussi à ses pieds la « tombe du soldat inconnu » qui, éclairé de régulièrement par une flamme symbolique rappelle les hommes tombés pour permettre à la France de vaincre contre l’Allemagne. Malgré la profusion et la diversité de ces monuments, une certaine unité s’en dégage par le sens profond qu’ils contiennent pour la patrie toute entière. Ainsi, les monuments ne sont pas seulement marqués par une approche de sacralisation de la mort. A l’issue de la Grande guerre, les hommages reflètent surtout la ferveur civique et le patriotisme. Ils sont un moyen de se souvenir pour les familles qui ont souffert de la perte de leurs membres, mais aussi un moyen pour la nation toute entière de connaître les horreurs de la guerre et de montrer sa reconnaissance envers les combattants. C’est ainsi, par des souffrances collectives que se soude la société française, et par le souvenir des « martyrs » que se construit le patriotisme des générations futures.

b.    Les commémorations et les fêtes nationales : L’unité autour d’un ennemi commun

La commémoration nationale joue le rôle de synthèse de la mémoire collective. Il s’agit d’une remémoration des l’évènements fondateurs de la république française. Ainsi, cela crée une hiérarchisation des faits de l’histoire française puisque peu d’entre eux sont fêtés. Les deux guerres mondiales y sont pourtant représentées avec les commémorations du :
•    11 Novembre 1918 : signature de l'Armistice de la première guerre mondiale avec l’Allemagne  Devenu fête nationale en 1922, le 11 novembre est à la fois un jour de joie, celle de la commémoration de l'Armistice de la fin des combats, et un jour de deuil.
•    Dernier dimanche d’avril : Journée de la Déportation  C’est un hommage à la mémoire des déportés dans les camps de la mort nazis
•    8 mai 1945 : effondrement de l’Allemagne Hitlérienne  Le 8 mai perpétue le souvenir de la victoire remportée par les peuples libres sur un régime d'oppression et de crimes
•    18 juin 1940 : appel du général De Gaulle et naissance de la résistance  On peut se demander si le 18 juin fête l’homme ou bien la résistance en elle-même

Il est intéressant de noter que ces commémorations évoquent quasiment tous des évènements positifs pour la France, porteurs d’espoir et de gloire certaine. Seul la journée de la déportation rappelle un évènement sinistre, mais dans l’imaginaire collectif français, le véritable coupable de la Shoa était l’Allemagne nazie. Cela nous amène sur le point le plus important : les commémorations, en renforçant l’unité nationale Française, ont tendance à diaboliser leur voisin allemand. Effectivement, toutes ces célébrations se placent en opposition à l’Allemagne et on peut leur reprocher d’entretenir l’esprit guerrier de la France et le mythe selon lequel l’Allemagne serait notre « ennemi héréditaire ».

c.    Les autres moyens mis en place pour s’assurer que le souvenir perdure

En plus de ces divers lieux de mémoire instaurés par l’Etat français dans le but de perpétuer le souvenir des deux guerres mondiales. Deux canadiens, Jean Benoît Nadeau et Julie Barlow,  venus en France pour étudier et comprendre le pays (dans le livre Pas si fous ces Français !), ont été étonné par les divers détails quotidiens qui rappellent la seconde guerre mondiale : « Chaque jour ou presque, un détail nous rappelait la Seconde Guerre mondiale. » Ainsi, un grand nombre de villes ont une « rue du 11 novembre », une « Avenue du général De Gaulle » ou une « Place de la libération ». A paris, les stations de métro elles-mêmes participent au souvenir puisqu’on trouve, par exemple, une station Guy Môquet. Mais ces rappels ne se limitent pas au strict cadre des villes puisque de nombreuses écoles et universités, mais aussi des aéroports, des bibliothèques prennent fréquemment le nom des « héros » de la Nation. Les timbres eux-mêmes sont touchés par ce phénomène puisque certains d’entre eux montrent des images des deux guerres. L’Etat français cherche donc clairement à raviver la mémoire des citoyens à propos de ces deux étapes de l’histoire. En l’insérant dans la mémoire collective, celui-ci perpétue donc l’unité de la République sur des idéaux républicains communs. Ce souvenir de l’histoire est donc fortement tiré d’une démarche politique dont les fondements datent de la Révolution française.

2.    Le rôle de l’école républicaine dans l’apprentissage du souvenir

a.    Le rôle et la méthode de l’enseignement de l’histoire des deux guerres mondiales

L’enseignement de l’histoire tient en France une place privilégiée. Pour preuve, à l'occasion d'un Conseil des ministres qui avait évoqué le problème de l'enseignement de l'histoire, en 1982, le président Mitterrand a déclaré sans susciter d'autre réaction que des approbations: " Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité. " L'intéressant, dans cette affirmation est qu’un simple coup d'œil jeté hors de l'Hexagone suffira pour la contrecarrer : de nombreux pays, à commencer par les États-Unis et la Grande-Bretagne, affirment un très vigoureux sentiment d'identité nationale alors que l'enseignement de l'histoire y tient une place marginale, voire inexistante. Aux États-Unis, par exemple, dans toute la scolarité élémentaire et secondaire jusqu'à dix-huit ans, la place de l'histoire se réduit généralement à un seul cours, enseigné pendant une seule année.

Dans cet enseignement de l’histoire, les deux conflits mondiaux tiennent une place privilégiée puisqu’ils sont étudiés pendant près d’un an. Cet enseignement des deux guerres au lycée, à l’âge où l’étudiant est apte à comprendre et à retenir parfaitement les leçons, renvoie explicitement à une fonction politique et sociale. Celle-ci évolue pourtant vers le contemporain et la synthèse, surtout depuis que l’étude de la seconde guerre mondiale a été retirée du programme de terminale et mise au programme de première, n’étant plus un sujet du Baccalauréat. Les deux guerres mondiales ont donc pris un revers important dans l’enseignement républicain, même si elles restent l’un des points forts du programme.

L’enseignant de l’histoire a pour but de mettre en avant les valeurs républicaines dans son programme d’histoire. Il s’agit essentiellement de valeurs démocratiques, qui traduit la paix et la liberté des peuples dans la politique de la Nation. Certes, ces notions sont théoriques, mais elles sont à la base de l’éducation nationale et contribuent au bon fonctionnement des sociétés occidentales, notamment la société française qui prône avant tout, et à travers le monde, les Droits de l’Homme.

b.    La création des « héros de la Patrie »

Le 3 juin 1944, le général de Gaulle devient le président du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Le Général avait toujours affirmé que le choix des Français se ferait librement et démocratiquement après la libération du territoire : plusieurs ordonnances sur l'organisation des pouvoirs publics et sur le rétablissement de la légalité républicaine. Il demeure le libérateur de la France, en a fait un pays vainqueur, et l’a amené à la table de l’ONU par la suite en tant que membre permanent au siège de sécurité, au côté des plus grandes puissantes. La vision qui reste de De Gaulle en grande partie symbolise la souveraineté de la France. Il redresse le pays et en refait une grande force. Il a voulu se passer de la tutelle outre atlantiste et a affirmé l’indépendance de la France. Aujourd’hui un des deux aéroports de Paris porte son nom, ainsi que la place la plus prestigieuse de la capitale.

 De Gaulle charge Jean Moulin d'organiser le Conseil national de la Résistance. Son rôle fut d’unifier les éléments composant l'Armée secrète et réunir les Mouvements Unis de Résistance. Il coordonnera les plans du général De Gaulle depuis Londres avec les actions des poches de résistance en France, en parti de sabotage du matériel et des projets ennemis. Cet homme a mené à terme le mouvement résistant. On considère que son rôle était majeur pour le moral des français lors de l’occupation. En sa mémoire, a été créé  le centre national Jean Moulin, musée et centre de documentation de la Seconde Guerre Mondiale Il  présente sur trois niveaux, des collections consacrées à la Résistance, à la Déportation et aux Forces Françaises Libres.

Au contraire, le souvenir de Pétain est intéressant car il est passé du héro à l’anti-héro d’une guerre à l’autre. Quand, au printemps 1916, il fut nommé commandant des armées du centre, Philippe Pétain était devenu aux yeux de tous « le vainqueur de Verdun ». Sa popularité à la fin du conflit était considérable et il reçut son bâton de maréchal de France en novembre 1918. Le culte de sa personnalité fait de lui l’ultime recours pour la France, lorsqu’il devient chef d’Etat en 1940.Cependant, il optera pour une politique de collaboration avec l’Allemagne nazie. Ce qui va faire l’ambiguïté de sa gloire.

c.    Une critique de l’enseignement du souvenir en France : Mystifications et amnésies ?

« Les vaincus, les traîtres ou les collaborateurs ne sauraient rendre leurs mémoires publiques ». Celles-ci sont souvent chassées de la mémoire collective et ce penchant de l’histoire est rarement enseigné à l’école puisque celle-ci se concentre en priorité sur les Grands Hommes de la patrie et les idéaux républicains. Certains livres pourtant, comme celui de Robert Merle La Mort est mon métier, brouillent les pistes en relatant les mémoires d’un homme banal, Rudolf Hoes, qui devient au fil du récit directeur du camp d’Auschwitz. Ensuite, un jeu est exercé sur les symboles et une vision subjective est employée pour décrire les Grands hommes de cette période. Par exemple, les Frères Tharaud dans Le Figaro, n’osent pas défendre le régime de Vichy, mais ils demandent, en janvier 1945 la panthéanisation de Péguy qui est à la fois le symbole du patriotisme de 1914 et à la fois le symbole de Vichy. Dans le même genre, il est important de rappeler qu’on ne se souvient pas du Général De Gaulle comme étant l’insoumis ou le rebelle, mais comme « celui qui a mené l’armée à la victoire de 1918 et à la victoire de 1954.

D’autre part, la légitime lutte pour ne pas oublier le génocide des Juifs a construit un sanctuaire de la mémoire et une « nouvelle religion civique », selon l’expression de Georges Bensoussan. Étendu par l’usage à d’autres objets historiques, le « devoir de mémoire » induit un rapport affectif, moral, au passé peu compatible avec la mise à distance et la recherche d’intelligibilité qui fait le métier d’historien. Ce terme, souvent employé est donc dangereux. Il l’est aussi du fait que, en insistant sur le génocide juif, on prend le risque de minimiser les autres génocides et « crimes contre l’humanité » de l’histoire tout aussi atroces. Il semble néanmoins que les enseignants ont pris conscience du risque de dérive nationaliste induit par une trop forte instrumentalisation citoyenne de l’histoire. L’apprentissage passe dorénavant d’avantage par une analyse critique des faits historiques, présentant les diverses visions lorsqu’il y a débat et cherchant à se rapprocher de « l’histoire vraie ». Pourtant, il est sûr que l’histoire ne sera jamais totalement neutre et que les idéaux de la société ainsi que, parfois, ceux du professeur s’y ajoutent et brouilles les évènements ainsi que leur interprétation. Ainsi, pour éviter de générer la haine des esprits, on tente de laisser de côté les aspects déshonorables qui précèdent l’issue de la seconde guerre mondiale en France, au profit de toutes les gloires qui émanent des actions françaises.

II.    L’héritage des guerres, ancré au cœur de la société française

1.    Les moyens de transmission de la mémoire collective par les « forces profondes »

a.    Arts et médias : Une vision « populaire » des deux guerres face à la réalité historique

Les deux guerres mondiales sont fréquemment rappelées à la foule dans les médias, surtout dans la mouvance actuelle où ceux-ci prétendent nous éduquer.  Le cinéma, comme le roman sont de bons exemples du souvenir populaire des guerres car, plus encore que les autres démarches artistiques, ils visent à produire des « effets de réel » et ancre l’histoire dans le domaine affectif de la population. Cette source d’information, populaire et facile d’accès, est très prisée du Grand publique. Plusieurs exemples en témoignent et on peut citer le succès du livre La part de l’autre de Eric-Emmanuel Schmitt publié en Livre de poche le 10 septembre 2003 ou du film La chute, produit en 2003 par Oliver Hirschbiegel. Il en est de même pour les téléfilms historiques tels que Nuremberg de  Yves Simoneau diffusé par TF1 le 16 décembre 2005. Cette histoire romancée pose en revanche un problème d’objectivité. En effet, contrairement à l’historien qui doit rester sur ses gardes, le cinéaste ne juge pas toujours à propos de se soumettre à une contrainte majeure : celle de la documentation qui dicte l’ambition et limite son enquête. On peut donc dire que le cinéaste imagine l’histoire plus qu’il ne l’interroge ou la commente sur la base de la fiabilité de ses sources. Le film historique contemporain est donc partiel, partial et évidemment affectif. Pour le spectateur lambda allant au cinéma, lisant un roman ou regardant la télévision, le fait moins pour recevoir une leçon d’histoire que par plaisir et seule l’émotion compte pour lui. Cette « instruction par l’émotion » est dangereuse car le spectateur ne prend pas toujours la peine de faire le tri entre la réalité historique et la part de fiction nécessaire à l’artiste.

Dans cette perspective, le double rôle de l’historien et du témoin est primordial car c’est à lui que revient la lourde tâche de projeter un homme, des individus, voire une société entière devant un grand miroir. Il est le rempart au fanatisme, à l’oubli, à la tendance à enjoliver hier et les attitudes des « héros » ou des « visionnaires », à la réécriture des épisodes scabreux, et aux manipulations de notre passé. Pour preuve, l’image héroïque d’une France résistante au régime nazi pendant la seconde guerre mondiale est battue en brèche par celle des « combattants du petit bonheur » décrite par Alphonse Boudard, témoin oculaire. Pourtant, par quelque bout qu’on la prenne, l’histoire ne peut être neutre. Aujourd’hui, alors que les moyens de la recherche historique ne manquent pas, où l’histoire et les autres sciences sociales, ne cessent de revenir sur les « drames » que constituent les deux guerres, on peut se demander si la quantité ne remplace pas la qualité et si les auteurs, à trop chercher le « pourquoi » ne font pas rentrer ces étapes de l’histoire dans une sorte de destinée, comme si les évènements étaient illusoirement conçues comme préméditées par leur objectif final. Dans ce sens, on peut se dire que les personnages et les faits historiques évoluent au gré de l’idée que s’en font les historiens, les romanciers et le public d’une époque à l’autre. Cela est surtout vrai lorsque les récits et les analyses d’histoire se trouvent dans des magazines grand public, au moment où la science rejoint le médiatique.

b.    Récits et discours : La mémoire vivante et militante

Chaque personne a, dans sa famille, au moins une personne qui a vécu une ou les deux guerres mondiales. Qu’il se place du côté des anciens civils, des militaires, des déportés, des collaborateurs ou des résistants, Ce discours fait vivre le souvenir  des guerres et le transmet d’une manière efficace aux nouvelles générations. Pourtant, il ne reste en France plus que 6 anciens soldats de la Grande Guerre en France. La perte progressive de ces « Poilus », pose  donc la question de la « perte du souvenir direct ». Des livres comme Paroles de Poilus. Lettres et carnets du Front 1914-1918 édité en 1998 par Librio en coopération avec Radio France sous la direction de Jean Pierre Guéno, tentent de remédier à ce problème mais il est clair que ces textes d’inconnus ont une portée sentimentale moins grande que les discours familiaux. C’est peut-être une des raisons qui expliquent le fait que le souvenir de la seconde guerre mondiale soit plus présent dans la mémoire collective que celui de la première guerre mondiale. Cela pose la question, avec le vieillissement des survivants de camps de concentration par exemple, de la gestion du souvenir intergénérationnel. 

Les militants ensuite entretiennent souvent un rapport ambigu à l’histoire, puisque leur trajectoire individuelle tend souvent à rejoindre, plus ou moins consciemment, une mémoire commune et historique préstructurée à celle de son parti. C’est le cas surtout du Partit Communiste Français qui a toujours entretenu un rapport tout particulier avec l’histoire, et surtout celle de la seconde guerre mondiale. Parti de la résistance et « des 75 000 fusillés », ce cadre guide le militant dans une « communauté affective », une forme d’histoire au « second degré » selon l’expression de Pierre Nora. L’image des partis est donc profondément touchée par l’histoire de la seconde guerre mondiale ; la gauche se présentant souvent comme résistante alors que la droite mettant le poids sur le gaullisme. Le centrisme, courant en marge depuis la seconde moitié du XX° siècle, souffre peut-être, quand a lui de sa réputation de collaborationniste. Ainsi, les discours politiques de nos dirigeants son souvent tintés de références historiques et de renvois aux deux guerres qui touchent au populations et animent l’imaginaire collectif. Cela ne signifie bien sûr pas que cette histoire soit mensongère ou fausse. En effet, il n’y a pas une mémoire collective transcendante qui s’impose aux individus, mais une sorte d’alchimie qui se fonde dans le dialogue mutuel entre mémoire construite du groupe et mémoires individuelles. Il faut seulement prendre en compte cette mémoire militante, en pensant bien à peser toute la subjectivité qu’elle contient.
   
c.    Ouverture des dossiers : archives et procès qui animent l’opinion publique

Lorsqu’elles sont ouvertes, les archives ne cessent de susciter passions et controverses. Cela tient au fait que la libre consultation des archives compte au nombre des droits de l’homme, mais aussi que la question des archives fait appel à notre « imaginaire », et donc souvent à nos passions, notamment par le fétichisme dont nous les entourons et par la puissance que nous leur prêtons. Effectivement, les archives permettent de clarifier certains points, voir « d’ouvrir une nouvelle page » de l’histoire. On peut citer par exemple, la décision prise en 1992 par le président argentin Menem d’ouvrir les archives secrètes sur les anciens nazis réfugiés dans son pays. Pourtant, les problèmes et controverses ne manquent pas, notamment au niveau des archives de la seconde guerre mondiale. En atteste le livre de Sonia Combe de 1994 Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine, paru chez Albin Michel qui a déclanché un tollé considérable dans les milieux avertis. L’auteur y a posé des questions justes et vraies sur les conditions d’ouverture des archives, variables selon les endroits et la qualité du demandeur. Enfin, la loi n°79-18 du 3 janvier 1979 sur les archives a été modifiée en octobre 1999 pour permettre une plus grande objectivité dans la conservation et l’ouverture des archives, ce qui constitue un espoir pour un souvenir « vrai » des deux guerres.

D’autre part, des procès comme celui de Maurice Papon continuent d’enflammer l’opinion publique par le fait qu’ils renvoient aux grands procès de Nuremberg qui se sont déroulés du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946 et qui ont jugé 24 responsables politiques et militaires Allemand et ont défini la notion de crime contre l’humanité. De 1942 à 1944, le jeune Maurice Papon a exercé les fonctions de secrétaire général de la préfecture régionale de la Gironde où il a supervisé l’arrestation puis la déportation d’environ 1 600 Juifs, dont la plupart ont été assassinés dans le cadre de la solution finale. Le 6 mai 1981, surgissait « l’affaire Papon » : alors que le ministre du Budget du gouvernement Barre poursuivait une carrière brillante dans le mouvement gaulliste et la haute fonction publique. Le 2 avril 1998, au terme de plus de seize ans de procédure et de six mois d’un procès fleuve, Maurice Papon est condamné par la cour d’assises de la Gironde à dix ans de prison ferme pour complicité de crimes contre l’humanité. Le fait qu’un haut fonctionnaire de l’après-guerre soit ainsi accusé à propos de la question juive explique pour beaucoup les vives réactions médiatiques et populaires lors du procès et jusqu’à maintenant.

2.    Cet héritage a façonné de nouveaux idéaux qui influencent encore la société française.

a.    L’image de la France et du monde

La France a été très fortement marquée par les deux conflits mondiaux. Comme la plupart des nations européennes, elle a vu sa puissance s’effriter au profit de celle de la Russie, et surtout de celle quasi-hégémonique des Etats-Unis. La France surtout, a été fortement marquée par la défaite de 1940 qui a succédé à la « Blitzkrieg » et par la phase de collaboration qui l’a suivi. Ce double traumatisme, pour un pays qui avait longtemps dominé l’Europe et le monde, est resté gravé dans la mémoire collective. L’action du général De Gaulle pendant et surtout après le conflit a permis au pays de retrouver l’espoir d’une puissance internationale. Cette volonté de se donner les moyens d’être une grande puissance est l’une des formules les plus dans la politique étrangère actuelle, montrant bien la puissance de cet héritage.

L’Allemagne a longtemps été vu, à cause des deux conflits successifs, comme l’ennemi héréditaire de la France et une puissance impérialiste qu’il fallait maîtriser pour sauvegarder la paix en Europe. Des organes diplomatiques comme, notamment, l’Union Européenne, sont aujourd’hui les héritiers de cette crainte. Au niveau des Etats-Unis ensuite, un certain respect est dû aux deux guerres par le fait qu’ils aient « sauvé » la Nation contre la menace Allemande. Pourtant, il en résulte aussi une crainte de cette montée en puissance et une jalousie que cela se soit fait à l’encontre des grandes nations européennes. Cela induit encore aujourd’hui un refus de se soumettre totalement à la puissance américaine au niveau diplomatique, mais aussi au niveau culturel et artistique avec, notamment l’invention de la notion d’ »exception culturelle » française. La vision de la Russie est aussi marquée de méfiance mais dans un autre sens. Ainsi, avec la révolution communiste de 1917 et le soudain retrait russe des conflits, complété par le traité germano-soviétique de 1939, la France conserve une vision d’un allié instable et peu fiable. Les grandes optiques de la diplomatie étrangère françaises sont donc largement influencées par les deux guerres mondiales, même si elles ont été nuancées par d’autres faits d’histoire (décolonisation, guerre froide…).

b.    La vision négative de l’homme amène au pacifisme et au règne du droit

Le thème de la décadence de l’homme n’est certes pas nouveau, mais il a pris une tournure tout à fait particulière avec les deux guerres mondiales. Ainsi, les horreurs du premier conflit mondial ont marqué la fin de la foi en la science, le nationalisme et le progrès mis en valeur au XIX° siècle par Auguste Compte. La découverte que ces idéaux avaient mené au conflit le plus meurtrier de l’histoire et que les innovations pouvaient se retourner contre les hommes, les populations et les intellectuels, déconcertées, ont répondu par une rupture existentielle, morale et esthétique. Cela s’est montré notamment par la naissance d’un mouvement artistique nouveau et contestataire : le surréalisme. Ce courant artistique issu du dadaïsme est mené par André Breton à partir de 1924, date de publication de son Manifeste du surréalisme. Il a pour vocation le rejet systématique de toute logique  pour établir de nouveaux raisonnements fondés sur le rêve, l’instinct et le désir. Après la seconde guerre mondiale, la pris de conscience des crimes nazis et surtout le fait qu’ils furent théorisés et suivis pas une grande partie de la population européenne provoqua un écoeurement supplémentaire et un nouveau pessimisme envers la nature humaine. Si on ajoute à cela, enfin, l’utilisation de la bombe atomique par les Etats-Unis en août 1945 contre le Japon, on comprend les craintes françaises à propos de la violence, de la guerre et de l’homme.

Ces souvenirs qui hantent la mémoire collective, expliquent aujourd’hui l’utilisation des certains mythes politiques et médiatiques comme celui de « guerre propre » ou de « frappe chirurgicale ». De plus, cette vision nouvelle de l’homme et des nationalismes emmène à un désir de contrôle. La création de l’Union Européenne a pour vocation première de garantir la paix en Europe et, même si des courants eurosceptiques existent toujours, cette fonction n’est jamais remise en cause. D’autre part, l’implication française à l’ONU, dont elle occupe une place permanente au conseil de sécurité, n’est pas sans rapport avec ce désir d’éviter les guerres. Comme bien d’autres nations occidentales, et surtout européennes, la France a cultivé une confiance dans le Droit international pour la résolution des conflits d’une manière pacifiste. Les pressions qu’elle a exercé à l’ONU, contre les Etats-Unis au sujet de la guerre en Irak, en menaçant d’user de son Droit de veto le montre bien. Cette confiance dans le Droit, contre l’impérialisme et les frayeurs nationalistes reste fortement ancrée dans la société, bien que les évènements actuels tendraient à le remettre en cause. Il s’agit donc bien d’une forme de « mythe » auquel on se raccroche, dans un souci d’éviter à tout pris un conflit comparable aux deux guerres mondiales.

c.    La puissance des médias contre la crainte d’une « trahison des élites »

L’hécatombe du front de 1917, mais aussi « l’étrange défaite » (expression de Marc Bloch) et la collaboration grandissante de Pétain et Laval avec l’Allemagne nazie, ont forgé une certaine méfiance populaire envers les politiques capables de « trahir » leur patrie pour suivre leurs intérêts et leurs idéologies propres. Par contraste, l’appel du général De Gaulle, qui s’oppose à l’administration officielle de la France en invitant à continuer la guerre a une vision très symbolique en France. Le fait que cette contestation se soit effectuée au moyen d’un instrument médiatique, la BBC de Londres, apporte un pouvoir nouveau à l’outil médiatique. Avec la disparition de la censure étatique en France, les journaux ont l’opportunité de prendre leur revanche sur l’histoire. On se souvient encore de la loi du 5 août 1914 qui suspend la liberté de la presse pour écarter les articles « de nature à favoriser l’ennemi ou à exercer une influence fâcheuse sur l’esprit de l’armée et des populations » de même, l’image de L’homme libre de Clemenceau suspendu le 15 août 1914 pour avoir qualifié l’action de Joffre de « merveille d’interprétation militaire » et devenant L’Homme enchaîné durant toute la durée de la guerre reste mémorable. Les deux guerres mondiales ont donc permis aux journalistes de constituer une « 4° force » nationale, indépendante et contestataire. Dès lors, ils ont le pouvoir, voir même le devoir de faire éclater les grands scandales politiques. Les médias ont donc la faculté de manier les foules et constituent ainsi un contre pouvoir important aux néo-dictateurs et aux escrocs politiques ; pouvoir dont ils usent, voir même ils abusent parfois.

D’autre part, le choc reçu de la découverte des camps juifs au aussi largement marqué l’imaginaire collectif. Les images d’archives de la libération des camps où l’on voit les chambres à gaz, les fours crématoires, mais aussi des individus squelettiques et des tans d’ossements et de vêtements, continuent à scandaliser l’opinion publique. Le fait de voir  Ainsi, La guerre, les morts, les souffrances, sont aujourd’hui filmées et diffusées en boucle par les chaînes de télévisions nationales dans un souci d’objectivité et de d’information de la population. Pourtant, il faudrait ici étudier le fonctionnement de l’image : dans Vie et mort de l’image (1992),  Debray analyse le « complexe médiologique », c'est-à-dire la totalité du contexte dans lequel les images sont induites et reçues. Le visuel fait s’estomper la notion d’auteur, ainsi que la référence à la réalité, car l’image masque la distance nécessaire à la pensée. En insistant sur le côté émotif, elle limite la réflexion et ne donne pas une perception exacte des évènements. Cette primauté  de l’image à l’extrême, notamment présente lors de la tragédie du World Trade Center le 11 septembre 2001, n’est donc pas forcément une bonne chose puisqu’elle brouille l’interprétation et laisse la porte ouverte aux abus médiatiques.


Conclusion

Il y a une volonté de l’élite politique de transmettre ce souvenir. Or, il existe d’autres sources, souvent mieux intégrés dans le milieu populaire, que sont la famille, l’art ou les médias. C’est l’ajout d’une touche personnelle ou impersonnelle, qui fait que chacun ait une vision plus ou moins relative de la guerre et de ses valeurs.
Les deux guerres mondiales sont désormais inscrites dans la « mémoire collective » française, constituant même un élément d’unité nationale. On peut pourtant s’interroger sur les limites de transmission de l’histoire. Le souvenir de guerre présente un instrument politique qui suscite la culpabilité et la belligérance. Dans ces mesures doit-on continuer à cultiver cette image de la guerre ? Faut-il en révéler les censures ?


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