La France de1919 à 1939 [Analyse, histoire, XX°, France]

Publié le par Pauline Prodhome


Pour certains, la période qui s’écoule de 1919 à 1939 est celle de l’entre-deux guerres. Pour d’autres au contraire elle n’est qu’une courte période d’arrêt des combats au milieu d’une guerre unique. Cette deuxième vision peut être remise en cause par les différences idéologiques qui ont dominé lors des deux conflits mondiaux. Pourtant, il est bien clair que cette période d’entre deux guerres est partagée entre la réparation des conséquences de la première guerre mondiale et le glissement vers la seconde guerre mondiale, ce qui ne laisse pas beaucoup de temps pour qu’une paix stable et prospère se mette en place.
Ce constat est particulièrement vrai en France puisque le pays a vu les deux conflits se dérouler sur son territoire. Au sortir d’une victoire difficile et coûteuse autant humainement que moralement, le pays doit affronter divers problèmes avant de sombrer dans un second conflit, tout aussi violent.
Nous étudierons donc la situation de la France de 1919 à 1939 dans le but de savoir si il s’agit véritablement d’une période de paix ou bien d’un « Entre-deux-guerres » difficile. Les aspects économiques, politiques, mais aussi sociaux et culturels seront ainsi abordés, non d’une façon chronologique, mais de façon à laisser voir les espoirs et les désillusions du pays.


La période qui va de 1919 à 1939 en France est tout d’abord marquée par une dégradation de l’économie puisque les problèmes économiques nés de la première guerre mondiale laissent place à une relative prospérité, jusqu’à ce que la France tombe dans la crise économique des années 1930.

Le bilan de la guerre est très sombre pour la France puisque Alfred Sauvy a estimé à un dixième du patrimoine national les pertes françaises durant la Grande Guerre c'est-à-dire l’équivalent de l’enrichissement des onze années qui ont précédé 1914. Les régions du Nord et de l’Est de la France, qui se sont développées lors des « Révolutions Industrielles », sont les plus touchées avec plus de 20000 usines endommagées. De plus, le budget alloué à l’armement durant les conflits ont ruiné le potentiel économique du pays et ont déséquilibré la balance commerciale du pays. Il faut ajouter à cela les pertes démographiques qui ont entamé les forces de travail de l’industrie française, en faisant disparaître près d’un actif sur dix, pour comprendre l’enjeu de l’après-guerre français. Dans ce contexte, la France traverse une longue crise monétaire qui se manifeste, durant la première moitié des années 20, par l’appauvrissement du pays, l’amputation de ses forces productives et la profondeur de ses déficits publics. Le franc est affaibli vis-à-vis des monnaies anglo-saxonnes jusqu’au retour de Poincaré au gouvernement qui, grâce à des mesures techniques comme le « franc Poincaré » défini le 25 juillet 1928 par un poids de 65,5 milligrammes d’or, parvient à rétablir un certain climat de confiance dans le système économique et monétaire français.

D’autre part, la France participe au mouvement général de prospérité des années 1920grâce à son élan industriel et une reconstruction active qui permit dès 1923 de retrouver le niveau de 1913. On note aussi une modernisation notable de l’appareil productif français tandis qu’un certain nombre de secteurs pilotes, tels que l’électricité, la chimie  ou la construction automobile, atteignent des rythmes de croissance élevés. De nouvelles techniques de production sont aussi mises en place, notamment dans le domaine automobile, sont mises en place avec la multiplication des chaînes de montages qui permettent d’augmenter considérablement la productivité des industries. Enfin, on remarque durant cette période un vaste effort d’investissement ainsi qu’une centralisation accrue du capital au profit de quelques entreprises dynamiques qui forment ainsi de grands groupes moteurs pour l’économie nationale. Pourtant, il faut relativiser cette prospérité française en réalisant que les structures productives de la France restent essentiellement dominées par le modèle traditionnel de la petite entreprise indépendante. De plus, le marché français est trop étroit et son manque d’élasticité limite les possibilités d’expansion économique. La prospérité française est donc bien réelle mais elle est d’une ampleur modeste et n’a pas le temps de s’enraciner durablement en France avant la grande crise des années 1930.

La crise économique mondiale issue du crack de Wall Street d’octobre 1929 n’apparaît en France qu’en 1931. Pourtant, cette crise tardive n’en sera pas moins violente pour le pays, déjà affaibli économiquement par son système productif archaïque et sa mise en marge du capitalisme mondial. Cela se traduira par une chute de la production, surtout dans les domaines archaïques tels que le secteur agricole où elle atteint les trois  produits clefs (le blé, le vin et la betterave). Cette crise de la production a aussi des conséquences sur le budget de l’Etat qui devient déficitaire en 1931 ainsi que sur la balance des paiements qui s’effondre à partir de 1933 à cause de l’effondrement du tourisme, de la fin des réparations et de la chute des exportations. Cette situation provoquera enfin un chômage important puisque en 1936 environ 500000 personnes seront sans emploi. D’autre part, la crise française s’illustre plus par sa longévité que par sa puissance puisque en 1935, alors que la plupart des pays sortent de la crise, la France s’enfonce dans les difficultés. La mauvaise gestion de la crise par les gouvernements et la cause de cet enfoncement puisque aucun ne tente de moderniser le système productif ni de dévaluer le franc. Dans ce contexte, seules des mesures ponctuelles et protectionnistes sont mises en place, réduisant au minimum les dépenses de l’Etat, ce qui n’a pour seul effet que d’empirer cette crise.


La situation économique française de l’entre-deux guerres est donc marquée par les crises qu’elle doit subir et qui enrayent le système productif et financier. La France est donc profondément affaiblie en 1939, malgré la courte période de prospérité et le développement de certains secteurs qu’elle a connu. Du point de vue politique ensuite, le calme n’est pas non plus de mise puisque après la fin de l’Union sacrée et les expériences socialistes qu’elle connaît, la démocratie française remise en cause, autant de l’intérieur que de l’extérieur.

La première guerre mondiale avait provoqué un rassemblement des forces politiques autour de l’Union sacrée de Raymond Poincaré, mais celle-ci fût rapidement désagrégée, notamment du fait du départ des socialistes. Ainsi, le pouvoir qui se met en place en 1919 est-il une alliance du centre et de la droite incarnée dans le Bloc national qui se veut l’héritier de l’Union sacrée. Cette expérience durera jusqu’en 1924 et sera troublée par les difficultés financières et économiques qu’elle aura à régler. Ainsi, les socialistes et les radicaux se rassemblent-ils aux élections de 1924 dans le « Cartel des gauches » présidé par Edouard Herriot. Cette union essentiellement électorale durera jusqu’en 1926 puis s’effondrera sous la pression des milieux d’affaires hostiles à une politique de gauche. Les modérés, union de centre-droit reviendront au pouvoir de 1926 à 1932, avec un Poincaré au sommet de sa gloire. Il semble alors que cette période est celle de la stabilité retrouvée mais se trouve rapidement remise en cause et laisse place à une longue période d’instabilité au sein du pouvoir politique français. En 1936, l’arrivée au pouvoir du Front populaire donne t’elle un esprit nouveau à la vie politique française en intégrant les partis jusqu’alors contestataires comme le parti communiste français. Mais malgré les réformes sociales et structurelles de ce nouveau pouvoir, il sera affaibli dès 1937 par l’échec de du gouvernement Léon Blum face aux crises économiques et le passage à l’opposition des classes moyennes. Il s’effondrera véritablement en 1939 après une agonie d’une année, laissant la France divisée politiquement face à la guerre qui s’annonce.

Ainsi, la politique française de l’entre-deux-guerres est-elle marquée par l’instabilité politique et la forte alternance entre la droite et la gauche. Les gouvernements se succèdent rapidement et n’ont pas le temps de mettre en place une politique véritable avant de sombrer. On peut critiquer en cela la puissance du parti radical qui sert d’arbitre dans les conflits gauche droite en modifiant les rapports de forces par ses alliances. En plus de ce morcellement des forces politiques, le système parlementaire strict est un facteur d’instabilité ministérielle puisqu’il a la possibilité de renverser les gouvernements aisément. Face à ce climat, de nombreux groupes contestataires se créent en France, à commencer par la création du parti communiste au congrès de Tours en 1920. Face à cette poussée d’extrême gauche, un grand nombre de ligues conservatrices, voir antisémites telles que « L’action Française », se mettent en place et déstabilise les politiques, surtout lors de l’expérience du Front populaire. Enfin, les multiples affaires mettant en cause des personnalités politiques comme l’affaire Stavisky de 1934 vont terminer de ruiner le système politique français et dissoudre totalement les liens de confiance des citoyens face à leurs dirigeants. La société est donc totalement divisée et emprise d’un climat de haine durant cette période. Les échecs des gouvernements modérés favorisent l’expansion des partis extrémistes et les clivages se font d’autant plus forts. La France au début de la seconde guerre mondiale est bien loin de l’Union sacrée de la première guerre mondiale.

La pression politique française enfin est aussi largement due au climat politique international puisque les différentes révolutions des pays voisins fragilisent l’esprit démocratique. Ainsi, la révolution Russe d’octobre 1917 ouvre t’elle la voix aux idées communistes et porte t’elle une première remise en cause de la « démocratie bourgeoise » française. Pourtant, les atteintes les plus importantes au système politique français se trouvent-elles dans les révolutions fascistes qui secouent l’Europe durant toute la période de l’Entre-deux-guerres. L’arrivée au pouvoir de Mussolini en Italie dès 1922 est suivie en mai 1926 par le coup d’Etat au Portugal de Gomes da Costa qui établit une dictature réactionnaire sur le pays. En 1933, l’élection de Hitler en Allemagne et l’établissement progressif du régime raciste et totalitaire nazi porte un cou fatal aux dernières démocraties européennes et la majeure partie des pays d’Europe centrale, orientale et méditerranéenne sombrent dans la dictature comme le montre la mise en place du régime de Franco en Espagne en 1936. Enfin, la France se trouve t’elle fragilisée par l’isolationnisme de ses alliés anglo-saxons qui, après la fin de la guerre se replient sur leur espace. La Grande Bretagne, seul allié européen de la démocratie française fait preuve d’une grande faiblesse vis-à-vis des tensions fascistes tandis que les Etats-Unis, après avoir refusé de ratifier le Traité de Versailles en 1920 sont retourné à leur politique isolationniste en se désintéressant des conflits de la vieille Europe.


Dans ce contexte politique, on voit que la France divisée intérieurement est rapidement isolée face aux pressions extérieures et à la guerre qui s’annonce rapidement et a du mal à se maintenir en tant que démocratie pacifiste. Sa situation sociale et culturelle enfin est particulièrement mise à mal par ce climat de tension économique et politique et on peut voir qu’au relatif optimisme des années 1920 succède rapidement une crise sociale et culturelle. Cet état d’esprit général de la France se manifestera dans l’art nouveau qui se forme.

A la fin de la première guerre mondiale, les populations françaises sont prises d’un sentiment euphorique d’avoir remporté la victoire et d’avoir récupéré l’Alsace Lorraine contre l’Allemagne. Un fort sentiment nationaliste s’était développé durant ce premier conflit mondial et il laisse place à climat emprunt d’un certain optimisme. Les français sont ainsi persuadés d’avoir donné le coup final à l’impérialisme allemand et croient en un avenir de paix internationale caractérisé dans la création de la SDN. La guerre qui se termine est alors nommée la « Der des Der » et la France impose un lourd tribut à l’Allemagne pour l’affaiblir définitivement. Pourtant, cette victoire n’est pas si éclatante qu’on veut bien le penser puisqu’elle a laissé au pays un lourd tribut humain et moral. Ainsi, La Première Guerre mondiale a connu une hécatombe humaine et sanglante. La France a perdu 1 310 000 hommes soit 105 morts pour 1000 actifs contre 98 (Allemagne) et 51 pour le Royaume Uni. Il faut ajouter 680 000 veuves, 760 000 orphelins. L'Europe compte plus de 6 500 000 infirmes nommés alors « Gueules cassées » qui rappellent quotidiennement à la population française les souvenirs de la Guerre. D’autre part, la première guerre mondiale a provoqué une véritable révolution sociale puisque face à l'absence des hommes qui étaient sur le front, les femmes s'émancipent et peuvent accéder à des postes qui jusque là sont réservés aux hommes. De même, une la désertification des campagnes s'accélère du fait de l'absence d'hommes pour travailler les champs. De ce fait, la période d’après-guerre est-elle marquée par une profonde modification de la structure sociale du pays.

Le retour à la paix semble par ailleurs ouvrir une période de crise sociale et civilisationnelle dans le pays du fait de la modification des rapports sociaux, mais aussi du climat d’instabilité économique et politique qui s’empare du pays. Durant les années 1930, ainsi, les richesses des français se sont considérablement réduites (près de 30% des années 1930 à 1935) surtout pour les classes moyennes urbaines et rurales. A l’inverse certaines catégories comme les rentiers ou les grands bourgeois se sont largement enrichies lors des crises, ce qui a exacerbé les antagonismes entre les différents groupes sociaux. Il semblerait alors que la réussite n’est plus la rançon du mérite, de la vertu, du travail, mais de l’habileté du spéculateur ou de la chance de l’aventurier. Les revendications féministes aussi et leur entrée progressive sur le marché du travail modifient les rapports sociaux, tandis que les familles séparées, le relâchement des mœurs et l’augmentation des divorces fragilisent considérablement les structures familiales. On peut ainsi évoquer l’effondrement du système de valeurs morales du pays qui se traduit par un rejet des valeurs du XIX° siècle sur la foi en le travail et la modernité. La population française est désorientée et se rue sur les plaisirs matériels et éphémères de l’après-guerre, en grande partie pour oublier les troubles dont ils sont les victimes.

Ce climat social et culturel est enfin largement suivi par les intellectuels français qui, par leurs œuvres, favorisent et témoignent de la crise morale du pays. Ainsi, le mouvement dada exprime bien le malaise moral et intellectuel qui atteint le pays en rejetant toute discipline. Il se prolongera ensuite dans le mouvement surréaliste, mené par André Breton et regroupant des poètes, des peintres, des musiciens et toute sorte d’artistes qui refusent tout contrôle de la pensée exercée par la raison. Cela aboutit à la création d’un univers insolite libéré des entraves d’une réalité décevante. Ainsi, ce nouveau climat artistique met-il en valeur le rejet de la civilisation d’après-guerre durant les années folles ainsi qu’un véritable constat d’échec face à cette réalité qu’on ne peut faire évoluer. Les années 1930 ensuite sont toujours marquées par le rejet et la mise à l’écart des idées du XIX° siècles telles que la foi en l’homme et en la modernité. Cette situation laisse la place au sentiment de décadence de la civilisation occidentale et à un pessimiste constat d’échec par un certain nombre d’intellectuels français tels que Bergson et Paul Valery. Pourtant, à l’inverse du courant surréaliste, ces nouveaux intellectuels, à l’instar d’André Malraux, optent plus facilement pour l’engagement politique et souvent révolutionnaire. En cela, ils contribuent à la remise en question de la structure sociale et politique de la France et favorisent sa division interne.


Pour conclure, on peut dire que la France a été partagée, durant la période de 1919 à 1939 entre les conséquences de la première guerre mondiale et la mise en place progressive de la seconde guerre mondiale. Ainsi, autant au niveau économique que politique ou encore social et culturel, elle a eu à affronter un grand nombre de crises qui l’ont fragilisée considérablement. Ainsi, lors de la déclaration de guerre allemande de septembre 1939, le pays n’est pas prêt à affronter un nouveau conflit tant il est divisé politiquement, en retard économiquement et ruiné moralement. C’est en « traînant des pieds » que les combattants français se rendront à la guerre alors que les dirigeants l’ignoreront, refusant les conceptions du général De Gaulle sur la modernisation de l’armement et des chars français et préférant se cacher de la réalité derrière une ligne Maginot totalement inutile face aux réalités stratégiques du nouveau conflit. C’est sûrement derrière ce sentiment de lassitude et de découragement généralisé largement issus de la victoire de 1918, qu’il faut chercher les causes de L'étrange défaite française en 1940.


Bibliographie

Ouvrages généraux :

•    Serge BERSTEIN et Pierre MILZA, Histoire du XX° siècle, Tome 1 1900-1945 La fin du « monde européen », Paris, Hatier, initial, 1996, 501 pages
•    Eric GHERARDI, Constitutions et vie politique de 1789 à nos jours, Paris, Armand Colin, Cursus, 2002, 179 pages
•    Edina BERNARD, Pierre CABANNE, Jannic DURAND, Gérard LEGRAND, Jean-Louis PRADEL, Nicole TUFFELLI, Histoire de l’art du Moyen Âge à nos jours, Chapitre 6 L’art moderne (1905-1945), Paris, Larousse, 2003, 947 pages

Ouvrages spécialisés :

•    Marc BLOCH, L’étrange défaite, Paris, Gallimard, Folio histoire, 2000, 328 pages



~~ Voir plus loin ~~
sur Stratogeo :


Liens Externes :
La France de l’entre-deux-guerres
Bilans de la première guerre mondiale

  Retour à Analyses

Pour donner votre avis sur cet article, utilisez la fonction "Ajouter un commentaire"

Publié dans www.stratogeo.com

Commenter cet article