L’histoire de l’autre, Collectif [Livre, Israël, Palestine, Histoire, Stratégie]

Publié le par Pauline Prodhome

L’histoire de l’autre est un projet lancé par  six professeurs d’histoire palestiniens et six professeurs d’histoire israéliens membre de l’ONG Prime (Peace Research Institute in the Middle East). Depuis décembre 2002, il est utilisé dans de nombreux lycées arabes et israélites dans le but de mettre en place une base de dialogue et de compréhension de l’autre peuple. Cet ouvrage a été rédigé dans un contexte de guerre israélo-palestinienne qui en constitue le thème. Les deux versions du conflit sont axées autour de trois évènements clefs qui son la déclaration de Balfour de 1917, la guerre de 1948 et la première Intifada de 1987.

On peut se demander pourquoi les historiens ont choisi de présenter les deux versions en parallèle au lieu de les réunir en ménageant les versions de chacun. La réponse nous est donnée dans l’introduction par les quatre personnalités responsables du projet. Ainsi ils écrivent « nous sommes conscients qu’il serait irréaliste dans l’immédiat d’envisager de modifier les récits ou d’en créer un qui soit accepté par les deux peuples. » La raison de cette impossibilité tient au fait qu’il existe de profondes différences entre les deux versions du conflit et chacune des Nations croit que la sienne seulement est juste et décrédibilise la thèse de l’autre.

De ce fait, il est intéressant de repérer les divergences entre les deux récits, non d’une manière linéaire, mais en s’attachant à les regrouper par type. Nous verrons ainsi que les deux  peuples ne parlent souvent pas de la même chose puis que, quand ils parlent des mêmes évènements, c’est de façon totalement différente pour enfin se rendre compte que leur seul point commun est le refus de l’autre.

 

Tout d’abord, si les historiens sont guidés par trois dates clefs, on remarque qu’ils restent assez libres dans le choix des éléments qu’ils évoquent. Ainsi, ils préfèrent souvent aborder et de mettre en valeur des aspects très différents de l’histoire. Ainsi, dans le premier chapitre, les Israéliens s’attachent à mettre en valeur le développement du mouvement sioniste tandis que les Palestiniens évoquent les enjeux internationaux que présentait le territoire palestinien, surtout pour la Grande Bretagne colonisatrice. Les dates divergent aussi tout au long de l’ouvrage et on remarque que les deux protagonistes ne s’appliquent pas à commenter les mêmes évènements. En ce sens, seuls les Israéliens commentent véritablement le conflit israélo-arabe qui suivit la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël en mai 1948. Il en est de même à propos des autres conflits qui ont opposé le jeune Etat d’Israël avec les pays voisins. De ce fait, les deux histoires ne font pas la même taille, le troisième chapitre faisant quasiment le double du côté israélien par rapport à celui du peuple palestinien. Enfin, on remarque aisément que, durant tout le texte, les dates et longueurs diffèrent d’une histoire à l’autre. Il semble alors difficile de penser que tous deux évoquent la même histoire et il est clair qu’on ne peut pas lire les deux textes en parallèle mais que le lecteur est obligé de se concentrer sur chacune des deux visions alternativement pour ne pas perdre le fil des évènements.

D’autre part, les évènements abordés sont vus de façon totalement opposée l’une de l’autre. L’exemple le plus significatif reste dans le terme utilisé pour nommer la guerre de 1948. Alors que les israéliens la qualifient de « guerre d’indé-pendance », les palestiniens l’appellent « La catastrophe ». D’autre part, les seuls termes présents dans les deux glossaires sont expliqués différemment. L’exemple le plus frappant est celui concernant le sionisme qui est décrit, côté israélien, comme étant le « mouvement national du peuple juif » et du côté palestinien comme étant un « mouvement politique colonialiste qui conféra aux juifs un caractère nationaliste et ethnique ». De plus, la définition de la résolution 242 du conseil de sécurité des Nations Unies du 22 novembre 1967, n’est pas présenté de la même façon par les deux camps. Alors que les palestiniens s’attachent à faire apparaître la demande à Israël de se retirer « des territoires arabes » occupés pendant l’offensive de juin 1967, les israéliens de leur côté mirent en avant le droit d’Israël à vivre dans des frontières « sûres et reconnues ». Ainsi, même lorsqu’il s’agit d’un texte officiel, il n’est pas perçu de la même façon d’un côté et de l’autre. Enfin, les chiffres eux-mêmes diffèrent d’un camp à l’autre puisque, les juifs qui évoquent le massacre du village de Deir Yassin dénombrent plus de 250 morts arabes tandis que les arabes de leur côté n’en comptèrent que cent. Face à ces différences de termes, mais aussi de chiffres et de textes officiels, on comprend largement que les deux analyses soient antagonistes.

Enfin, il est important de mettre en valeur le fait que les seuls éléments qui se retrouvent dans les deux textes, sont précisément ceux qui les opposent. Ainsi, d’un côté comme de l’autres le vocabulaire est empli de haine envers l’autre et des mots puissants tels que « martyr », « massacre », « horreur » sont utilisés des deux côtés du récit. De plus, chacun des peuples fait référence à des poèmes ou des chants populaires pour mettre en valeur l’Etat d’esprit de la Nation et la lassitude de la population. Ces procédés, ajoutés aux différences d’approches, de récits et d’analyse des évènements mettent en valeur l’incompréhension et le refus de l’autre qui dominent dans ce conflit. Cela peut s’expliquer aussi par le fait que chacun insiste d’avantage sur arguments qui les font passer pour des victimes et assurent leur position face à l’adversaire. Cette approche commune dans les deux camps participe à la culture populaire et sa présence dans un ouvrage qui se veut scolaire n’est pas étonnante puisque au travers des chants et des arguments, les historiens ont voulu léguer à la jeunesse de chaque camp, sa culture nationale. Dans ce procédé enfin, on peut accorder à l’histoire israélienne le fait qu’elle cherche à se faire pardonner pour les crimes commis et à expliquer ses actes contre l’autre de manière, peut-être, plus objective. En revanche, l’histoire palestinienne est marquée par l’assurance des protagonistes d’être dans leur plein droit de légitime défense face à l’expropriation dont ils sont victimes. Pourtant on ne peut pas blâmer le peuple palestinien de cela puisque, aujourd’hui il est certainement celui qui est placé le plus en position d’infériorité.

 

En conclusion, on peut dire que les deux visions sont tellement différentes qu’il semble en impossible de trouver une version qui satisfasse les deux camps. Cela s’explique par le fait que l’interprétation des évènements reste toujours liée à une idéologie qui se donne comme but de justifier sa propre action en réprimant celle de son adversaire. Ainsi, la recherche d’une vérité sur le conflit israélo-palestinien qui sortirait de la vision manichéenne et accepterait la légitimité de chaque Nation n’est pas encore prête à aboutir. Cela est vrai, bien sur, pour les pays protagonistes, mais aussi pour les pays occidentaux qui assistent à une crise qu’ils ont participé à créer et dans laquelle ils ont des intérêts propres. Tant que cette tension entre deux peuples, deux aspirations géopolitiques, deux religions et deux Nations qui se cherchent ne fera pas partie de l’histoire, il sera quasiment impossible de différencier la réalité de son instrumentalisation. Pourtant, le travail de Prime reste un grand pas en avant dans le fait que, à défaut de créer un consensus, ils permet à chacun de connaître l’Histoire de l’autre et ainsi, à terme, de faire évoluer les mentalités et d’instaurer un véritable dialogue entre les deux communautés.


~~ Voir plus loin ~~
sur Stratogeo :


Liens Externes :

  Retour à Fiches

Pour donner votre avis sur cet article, utilisez la fonction "Ajouter un commentaire"

Publié dans www.stratogeo.com

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article